Le personnage nouveau qui survint n'était rien moins que M. Vestris, le fils du diou de la danse. Il venait faire répéter à madame Récamier une gavotte qu'il avait composée l'hiver précédent pour elle et mademoiselle de Goigny[50]. Cette gavotte devait être dansée le lendemain, à un bal chez la duchesse de Gordon, par madame Récamier et lady Georgiana. Il ne pouvait être question de renvoyer un maître tel que Vestris. Les dames consentirent à répéter la gavotte devant nous; elle fut dansée au son de la harpe et du cor.
Jamais nymphes plus légères ne charmèrent des yeux mortels. Madame Récamier, le tambourin à la main, l'élevait au dessus de sa tête à chaque pas, avec une grâce toujours nouvelle, pendant que lady Georgiana, qui, au lieu d'un tambourin, avait pris un schall, semblait, bayadère plus timide, vouloir s'en servir comme d'un voile. Il y avait dans ses attitudes ce mélange d'abandon et de pudeur qui embellit encore les formes les plus belles; ses charmes à demi cachés ou à demi révélés sous les ondulations du flexible tissu; ses yeux, tour à tour baissés ou lançant un regard furtif, tout en elle était une séduction; mais les mouvemens et les poses variées de madame Récamier parvenaient encore à distraire les yeux les plus occupés de la danse de lady Georgiana, et il y avait surtout dans son sourire un charme qui faisait pencher les suffrages de son côté. Au milieu de l'enthousiasme général, on remarquait encore l'extase du bon Vestris, qui semblait attribuer toute cette poésie de formes et de mouvemens, d'expressions et d'attitudes, aux seules inspirations de son génie.
Après ce ballet ravissant et imprévu, la duchesse de Gordon, madame Récamier et moi partîmes pour le bois de Boulogne.
La promenade fut courte; mais quelques instans suffirent pour nous faire connaître dans lady Georgiana une femme qui, aux grâces et à la beauté, joignait un esprit plein de charmes et une véritable instruction. L'heure du dîner était si peu éloignée, que nous priâmes la duchesse de nous ramener sans retard à Clichy. En nous quittant, elle nous invita au bal qu'elle devait donner le lendemain à l'hôtel de Richelieu, où elle avait ses appartemens.
Au moment où nous rentrions au château, cinq heures sonnaient; c'était l'heure où le dîner était toujours sur la table, car M. Récamier aimait la ponctualité autant pour lui-même que pour les amis qu'il recevait. Nous le trouvâmes entouré, entre autres convives, de M. de Lalande, l'astronome, et de MM. Degerando et Camille Jordan: M. Degerando est connu par ses écrits sur la philosophie; dans ses relations de société c'est un philanthrope, et par ce mot, auquel on a donné tant de sens divers depuis qu'il existe, je veux dire un philosophe aimable. Camille Jordan, homme de bien dans sa vie politique, éloge rare de nos jours, portait dans les salons cette alliance de douceur et de verve généreuse qui caractérisait son beau talent. On se sentait meilleur quand on se livrait à l'admiration qu'il inspirait; c'était à Camille Jordan qu'allait bien surtout cette définition un peu métaphysique d'un homme vertueux, quand on dit de lui qu'il a une belle âme.
Se consacrant tout entier aux importantes affaires qu'augmentaient chaque jour son crédit, M. Récamier confiait à sa femme (qui, par son âge, aurait pu être prise pour sa fille) le soin de recevoir les personnes qui lui étaient adressées et recommandées de tous les coins du globe. M. Récamier, qui devait sa fortune à son activité et à ses connaissances des affaires de banque, encourageait tous les actes de charité et de générosité qui marquaient tous les jours de la vie de sa femme; charmé de la manière dont elle brillait, c'était une jouissance pour lui de la voir aussi prévenante et attentive pour la dernière paysanne d'un pauvre village, que pour le ministre plénipotentiaire d'un des maîtres du monde.
On attendait encore ce jour-là un hôte remarquable, le fameux sauvage de l'Aveyron. Il arriva enfin, accompagné de M. Yzard, qui était à la fois son précepteur, son médecin et son bienfaiteur.
Ce sauvage, dont l'origine est inconnue, fut trouvé dans la forêt de l'Aveyron, où il avait sans doute, pendant plusieurs années, vécu de fruits, de végétaux, et des animaux qu'il pouvait attraper à la course, ou en leur lançant un bâton, qu'il maniait avec une dextérité surprenante. Les bûcherons le prirent dans des filets dont ils l'enveloppèrent. Bientôt après sa capture il fut conduit a Paris, et le gouvernement le confia aux soins du docteur Yzard. Ce médecin se donna toutes les peines imaginables pour le rendre à la société; et conçut pour lui une affection égale à celle d'un père pour son enfant. Néanmoins, toutes les peines qu'on prit ne purent dompter ses habitudes sauvages; et soit défaut d'attention de sa part, soit vice de conformation dans ses organes, il ne put jamais apprendre à faire d'autre usage de sa voix que d'articuler quelques inflexions gutturales, en imitant les cris de différens animaux.
Madame Récamier le fit asseoir à son côté, supposant peut-être que la même beauté qui captivait les hommes civilisés, recevrait un semblable hommage de cet enfant de la nature, qui paraissait n'avoir pas quinze ans.
C'était une scène qui pouvait rappeler un moment l'Ingénu à côté de la jolie mademoiselle de Saint-Yves; mais moins galant qu'on ne l'était en Huronie du temps de Voltaire, et trop occupé de l'abondance variée des mets, qu'il dévorait avec une avidité effrayante, dès qu'on avait rempli son assiette, le jeune sauvage s'inquiétait peu des beaux yeux dont il excitait lui-même l'attention. Quand le dessert fut servi et qu'il eut adroitement mis dans ses poches toutes les friandises qu'il put escamoter, il s'échappa tranquillement de table. Personne ne s'aperçut que le jeune sauvage était sorti de la salle à manger, pendant qu'on écoutait une chaude discussion qui s'était élevée entre La Harpe et l'astronome Lalande, au sujet des opinions athées de celui-ci et du singulier goût qui lui faisait manger des araignées. Tout à coup un bruit partant du jardin fit supposer à M. Yzard que son élève seul en était cause. Il se leva pour aller vérifier ses soupçons; entraînés par la curiosité, nous le suivîmes tous à la recherche du fugitif, que nous aperçûmes bientôt courant sur la pelouse avec la vitesse d'un lièvre. Pour donner plus de liberté à ses mouvemens, il s'était dépouillé de ses vêtemens jusqu'à la chemise. En atteignant la grande allée du parc, plantée de très-grands marronniers, il déchira son dernier vêtement en deux, comme si c'eût été un simple tissu de gaze; puis grimpant sur l'arbre le plus voisin avec la légèreté d'un écureuil, il s'assit au milieu des branches.