Les dames, autant par dégoût que par respect pour le décorum, se tinrent à l'arrière-garde, pendant que les messieurs se mirent à l'ouvrage pour rattraper l'enfant des bois. M. Yzard employa tous les moyens qui lui étaient familiers pour le rappeler, mais ce fut sans effet; le sauvage, insensible aux prières de son précepteur, ou redoutant le châtiment qu'il supposait avoir mérité par son escapade, sauta de branche en branche, et d'arbre en arbre, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus devant lui ni arbres ni branches, et qu'il fût parvenu à l'extrémité de l'allée. Le jardinier s'avisa alors de lui montrer un panier plein de pêches, et la nature cédant à cet argument, le fugitif descendit de l'arbre et se laissa prendre. On lui fit comme on put un vêtement indispensable avec un jupon de la nièce du jardinier; ainsi affublé, il fut emballé dans la voiture qui l'avait amené, et repartit, laissant les convives de Clichy-la-Garenne tirer une grande et utile comparaison entre la perfection de la vie civilisée et l'affligeant tableau de la nature sauvage, dont cette scène nous avait fourni un contraste si frappant. M. de La Harpe, surtout, s'échauffa d'un beau zèle: «Je voudrais bien voir ici, s'écria-t-il, J.-J. Rousseau, avec ses déclamations contre l'état social!» Et dans ce défi adressé aux mânes de l'éloquent sophiste de Genève, la colère du classique rhéteur semblait tout à la fois, par une contradiction bien explicable, l'expression de l'élève de Voltaire, et celle du philosophe converti jaloux de combattre à outrance le moindre fantôme de philosophie et d'irréligion. À défaut de Jean-Jacques, La Harpe recommença sa discussion interrompue avec l'astronome athée. Ils étaient tous les deux en verve, il serait trop long de rapporter leur dispute.

L'astronome Lalande avait bien aussi ses petits ridicules et ses manies. Je citais tout à l'heure son goût pour les araignées; il s'en vantait comme d'une vertu philosophique. L'origine de ce goût était son affection pour madame Lepaute, que dans des vers dignes d'un mathématicien il avait appelée un jour:

La tangente des cœurs et le sinus des âmes.

Voulant mettre cette dame comme lui au dessus des préjugés et la guérir de la terreur que lui inspiraient les araignées, les chenilles, etc., il l'avait habituée peu à peu à voir, à toucher et enfin à avaler, à son exemple, ces insectes, objets de ses préventions.

Cependant, sur les sept heures, plusieurs voitures se succédèrent dans les avenues du château, nous amenant les visiteurs de la soirée. Dans le nombre étaient l'ambassadeur russe avec ses secrétaires, les comtes de Cobentzel, dont l'un était ambassadeur d'Autriche, et Sigismond de Berckeim[51], et le jeune prince Dolgorouki, avec lequel il arrivait de Saint-Pétersbourg. On servit des fruits et des glaces aux nouveaux venus pendant qu'on les régalait du récit de la chasse du jeune sauvage, qui amusa beaucoup les diplomates. Bientôt cependant la conversation avait pris une tournure plus sérieuse, en partie politique et en partie savante, lorsque madame Récamier proposa de faire une promenade dans le village, où nous nous empressâmes tous de l'accompagner. Après quelques détours, les accords d'un fifre, d'un violon et d'un tambourin nous firent porter nos pas du côté de la rivière.

Il y avait une noce à la guinguette de Clichy, et les nouveaux mariés avec leurs amis dansaient sous un petit pavillon.

Madame Récamier nous persuada de nous mêler à cette fête champêtre. Le marié et la mariée, flattés de l'honneur de notre visite, nous reçurent avec toutes les marques d'égards, et ce contraste piquant, produit dans le tableau par notre arrivée, peut aisément se concevoir. Telle est la toute-puissance de la beauté: de graves diplomates et de lourds financiers cherchèrent à rivaliser d'agilité avec les joyeux villageois, et les nobles habitans du Nord se hasardèrent pour la première fois à s'égarer dans les méandres d'une contredanse française, en présence de la femme la plus gracieuse et la plus accomplie du monde; un ton général de gaîté augmentait encore l'intérêt d'une scène digne à la fois des pinceaux de Téniers et de l'Albane.

La nuit approchait, le bal champêtre cessa; madame Récamier prit le bras du comte de Markoff. Nous retournâmes au château, nous y trouvâmes une nombreuse réunion, et entre autres madame de Staël, madame Viotte, le général Marmont et sa femme, le marquis et la marquise de Luchésini. Le marquis de Luchésini était un homme de talent et un diplomate qui jouissait de toute la confiance de son souverain, le roi de Prusse. Il avait été précédé d'une grande réputation à Paris.

Des plaisirs qui se succédaient si rapidement semblaient n'admettre aucun intervalle de réflexion. Après les premières cérémonies d'usage, on proposa de finir la soirée en jouant des proverbes.

C'était placer une partie de la société sous son jour le plus avantageux: madame de Staël allait pouvoir déployer ce talent d'improvisation qui rendait sa conversation si attrayante; madame Viotte trouverait l'occasion de prouver qu'elle méritait le titre de dixième muse, que La Harpe lui avait donné, et le comte de Cobentzel, estimé un des meilleurs acteurs du théâtre de l'Ermitage, à la cour de l'impératrice Catherine, nous ferait juger par nous-mêmes de ce talent déclaré inimitable par Ségur et tous les Russes de notre connaissance. Nous commençâmes par quelques scènes dramatiques. La première fut Agar au désert; madame de Staël joua le rôle d'Agar, son fils celui d'Ismaël[52], et madame Récamier représentait l'ange.