Il serait difficile de décrire l'effet produit par madame de Staël dans ce rôle éminemment dramatique, et cependant je voudrais au moins indiquer la manière pathétique dont elle rendit les émotions de douleur et de désespoir suggérées par la situation d'Agar au désert.
Quoique jouée dans un salon, l'illusion dramatique de cette scène fut parfaite. Avec ses longs cheveux épars, madame de Staël s'était complétement identifiée au personnage, comme madame Récamier, avec sa modeste et céleste beauté, était la personnification du messager du ciel.
Pour elle semblaient avoir été faits ces deux vers d'un poëte anglais:
O woman! lovely woman!
Angels are painted fair to look like you.
«Ô femme! femme charmante! pour peindre les anges beaux,
on les a fait semblables à toi.»
Dans l'expression de l'amour maternel d'Agar, madame de Staël montra toute cette exaltation d'enthousiasme et d'énergie qu'elle retrouva par la suite dans ses écrits, chaque fois qu'elle faisait allusion à son père. Inspirée par l'admiration du cercle qui l'entourait, jamais, peut-être, elle ne fut plus complétement elle-même; chaque regard était une émanation du génie. Il fallut l'avoir vue pour concevoir comment un talent tel que celui de madame de Staël peut, même sans le secours de la beauté, rendre celle qui le possède l'objet de la plus violente passion que puisse faire naître une femme[53].
Cette scène étant finie, les proverbes commencèrent, mais dans l'intervalle madame Viotte nous chanta sa dernière romance, alors en vogue à Paris, et connue sous le titre de l'Émigration du plaisir.
Dans les proverbes les différens auteurs présens rivalisèrent de talent et d'esprit.
M. Cobentzel justifia aussi tous les éloges qu'on lui avait prodigués d'avance.
Mais on remarqua qu'il excellait surtout dans la comédie bouffonne, au grand scandale de ses collègues en diplomatie, qui ne lui pardonnèrent pas volontiers d'avoir changé son habit brodé contre un manteau de Crispin.
Après les proverbes, nous nous divertîmes avec des charades en action, dans lesquelles toute la société prit part.