M. Ouvrard avait fait arranger son orangerie du Raincy pour un déjeuner auquel il avait invité, en même temps qu'à une partie de chasse, madame Tallien et ses amis. Les préparatifs de la fête étaient dirigés par M. Bertheaux, un des premiers architectes de la capitale.
Le Raincy, situé à quatre lieues de Paris, et dont le parc touche à la forêt de Bondy, avant d'appartenir à M. Ouvrard, avait été la propriété du duc d'Orléans. Mais l'opulent munitionnaire-général n'avait pas jugé digne de lui la résidence d'un prince du sang, et il l'avait agrandie et embellie au point d'en faire un lieu véritablement enchanté. Telle était la magnificence du maître de ce palais de fée, que les diverses fabriques des jardins et du parc, les loges, les pavillons, une maison dans le village, et jusqu'au château même étaient habités pendant l'été par des amis de M. Ouvrard. Pour lui, il occupait un pavillon situé sur la hauteur de Raincy, dans le voisinage d'une pompe à feu, destinée à entretenir l'eau dans les bassins et les sources artificielles du parc. M. Ouvrard n'était pas sans tirer quelque vanité de cette hospitalité sans exemple, et il dit un jour fort plaisamment qu'il avait pour portiers trois ministres d'état. Le fait n'avait rien que de très-vrai. M. Talleyrand, ministre des relations extérieures, M. Berthier, ministre de la guerre, et Decrès, ministre de la marine, avaient choisi pour leur résidence d'été chacun un des charmans pavillons qui servaient de loges au parc de Raincy.
Toutes les descriptions de fêtes se ressemblent assez généralement. Celle-ci reçut un caractère particulier du goût délicat qui en dirigea les apprêts, et de la présence de tous les personnages distingués qu'elle réunit au Raincy. M. Ouvrard, en invitant madame Tallien, avait désiré qu'elle fît les honneurs de la maison, et la fête fut digne en tout de celle qui y présidait.
Dans une orangerie pavée de marbre, on éleva une table sur une plate-forme parallèle aux caisses de quelques beaux orangers qui, chargés de fleurs et de fruits, formaient une voûte de verdure d'où s'exhalait un délicieux parfum. Au milieu de la table était un bassin de marbre rempli d'une eau limpide avec un lit de sable d'or, et dans laquelle jouaient des poissons de toutes couleurs. Le déjeuner fut remarquable par la somptuosité, la profusion et l'arrangement des mets. Dans l'appartement voisin, où furent servis le café et les glaces, les murs étaient tapissés de pampres verts, et des rameaux de cette treille intérieure pendaient d'énormes grappes de raisin. Aux quatre coins de cette salle, il y avait quatre bassins de marbre en forme de coquille, d'où jaillissaient des fontaines de punch, d'orgeat et d'eau de fleur d'oranger. Les fruits des deux hémisphères, les uns naturels, les autres en sucre, couvraient des plats de riche porcelaine; les vins les plus exquis, les liqueurs les plus fines pétillaient dans des cristaux; enfin, l'abondance de la vaisselle d'or et d'argent réalisait presque le luxe des fictions orientales. On était tenté de croire que l'homme qui déployait tant de magnificence avait trouvé la lampe d'Aladin.
Comme le déjeuner devait précéder la chasse, le rendez-vous était pour midi, et, ce qui n'est pas très-ordinaire pour une société si nombreuse, chacun fut exact à l'heure. Madame Tallien était arrivée la première. Bientôt après arrivèrent lord et lady Holland, la marquise de Luchésini, madame Marmont, madame Diwoff, madame Visconti, la princesse Dolgorouki et madame Roger[54].
Madame Tallien, dont l'admirable beauté n'était pas au dessous de sa réputation, méritait bien d'être la divinité d'un tel temple. La figure mignonne de madame Marmont était deux fois jolie avec le costume d'amazone qu'elle avait adopté, ainsi que la belle madame Visconti et la marquise de Luchésini, ces dames ayant l'intention de suivre la chasse à cheval. La princesse Dolgorouki a passé pour une des plus belles femmes de son temps; et qui n'a pas entendu parler de la passion ardente qu'elle a inspirée au fameux prince Potemkin[55]? on prétend que c'est pour satisfaire une fantaisie de la princesse qui était dans ce moment au camp devant Ocksacow, et qui désirait voir un assaut, que celui de cette place fut donné.
La vive et intelligente madame Roger, avec sa figure enfantine et sa grâce sans affectation, méritait bien de tenir sa place parmi les jeunes amies de madame Tallien, dont je ne cite pas les noms peu connus, du moins alors, et qu'on ne distinguait que par leur fraîcheur et leurs charmes.
Les honneurs de la fête devaient être adressés spécialement à lady Holland, la nièce de M. Fox. Cette belle Anglaise se distinguait par la dignité de ses manières. On pouvait même l'accuser de cette réserve qui voile fréquemment les dons les plus heureux de la nature: elle formait donc un contraste frappant avec la gaîté de la plupart des jeunes Françaises qui l'entouraient. Toute la société s'unit à madame Tallien, pour lui prodiguer tous les égards qu'elle méritait. Chacun s'étudiait à lui plaire et à l'amuser.
Les voitures ne tardèrent pas à se succéder. Dans la première étaient MM. Fox, Erskine, Adair, et le général Fitz-Patrik; dans une autre, le comte Markoff et le marquis de Luchésini[56], ambassadeurs de Russie et de Prusse; vinrent ensuite les généraux Junot, Berthier, Lannes et Marmont; M. de Laharpe et M. de Narbonne, le prince Dolgorouki; le chevalier d'Azara, ambassadeur d'Espagne; et Adrien de Montmorency.
Une fanfare de cors de chasse remplaça le son de la cloche du château, pour donner le signal de se mettre à table: nous nous rendîmes à la salle à manger. Madame Tallien donna à lady Holland la place d'honneur entre le prince Markoff et le ministre de la guerre; elle s'assit elle-même entre MM. Fox et Erskine, et les autres convives choisirent leurs places où ils voulurent.