Je me trouvai encore une fois placée près de M. Adair, que j'avais déjà vu chez madame Récamier, et je ne me fis point scrupule de le questionner sur son illustre ami M. Fox. Il répondit à toutes mes questions avec une extrême complaisance.—Comment, lui dis-je, M. Fox a-t-il trouvé la Malmaison?—Oh! me répondit M. Adair, il en est revenu enchanté; c'est une fort belle résidence! Madame Bonaparte nous reçut avec cette grâce séduisante qui explique l'amour du premier consul, malgré la différence de leurs âges. Sachant que M. Fox aime l'agriculture et la botanique, elle nous fit entrer dans sa serre, et nous montra sa belle collection de plantes rares. Après le dîner, nous partîmes de la Malmaison, pour aller au théâtre français, où M. Fox, étant reconnu dans la salle, fut salué par d'unanimes applaudissemens, qui le charmèrent d'autant plus qu'ils étaient spontanés.—Et le premier consul, comment M. Fox le trouve-t-il?—Le premier consul lui plaît beaucoup personnellement.—Et notre cour des Tuileries, si vite improvisée?—Il en a été charmé, comme de tout ce qu'il voit. Le premier objet qu'il y a aperçu, dans un des appartemens, a été son propre buste en marbre. Je ne sais si Pierre-le-Grand se sentit plus honoré lorsque, dans sa visite à l'hôtel de la Monnaie, on frappa une médaille en son honneur. Quand nous fûmes entrés dans la salle d'audience, le premier consul s'avança vers M. Fox, et lui dit: «Je me félicite de vous voir à Paris, Monsieur, il y a long-temps que je vous admire comme orateur, et comme sincère ami de votre pays, à qui vous êtes si désireux de rendre la paix. Je suis très-heureux de faire votre connaissance.» À ces paroles, il ajouta plusieurs complimens, qui, dans la bouche d'un homme si extraordinaire, ne pouvaient qu'être très-agréables à M. Fox. Se tournant ensuite vers M. Erskine, dont il ne connaissait évidemment ni le talent ni la réputation éclatante en Angleterre: «Vous êtes légiste, Monsieur,» lui dit-il. C'est bien peu de chose pour un tel nom; mais à l'exception de cette apostrophe insignifiante, Bonaparte nous a tous satisfaits par sa conversation. Quelques jours après, ajouta Adair, nous sommes allés à Versailles, et nous avons dîné au Petit-Trianon. Nous avons visité encore Saint-Cloud, Bellevue, et M. de Talleyrand à Neuilly. Il faudrait à M. Fox le don d'ubiquité, pour tout voir avant de quitter Paris, manufactures, musées, bibliothèques, etc. D'un autre côté, les visiteurs abondent à l'hôtel de Richelieu, où nous sommes logés. Hier matin, pendant que nous déjeunions avec lord et lady Holland, sont venus deux personnages qui forment un curieux contraste par leur extérieur. L'un, d'une taille imposante, l'air ouvert et agréable, et, quoique sur le déclin de l'âge, doué encore des grâces et de la vivacité de la jeunesse; l'autre, petit et nullement remarquable par sa tournure ou par les traits de son visage, par rien, en un mot, de ce qui révèle le héros. Le premier était Lafayette, le preux chevalier de l'indépendance américaine, le grand-seigneur citoyen de la révolution; l'autre, le général polonais Kosciusko, nom glorieux, et qui méritait, par sa valeur comme par sa noble conduite, d'être le Washington de son pays. Lafayette venait inviter M. Fox, le général Fitz-Patrick et moi à son domaine de La Grange. Kosciusko, vieux compagnon d'armes de Lafayette, sera de la partie, qui doit avoir lieu après demain.—Vous venez de nommer le général Fitz-Patrick, dis-je à M. Adair; puis-je vous demander où il est?—Le voilà assis entre madame Marmont et l'ambassadeur de Prusse. C'est un ami particulier de M. Fox; ayant connu le général Lafayette en Amérique, il parla en sa faveur à la chambre des communes, pendant sa détention à Olmutz.

Là où tant d'hommes célèbres par leurs talens et leur esprit étaient rassemblés, il est superflu de dire que le déjeuner fut animé et intéressant. Lord Holland a beaucoup des qualités de son oncle; comme lui, il réunit les deux caractères, en apparence incompatibles, de savant et d'aimable convive. Un feu roulant de saillies fut entretenu entre les Anglais et les Français: heureuses les deux nations, si une rivalité plus sérieuse n'avait pas dû les appeler bientôt à une lutte long-temps terrible!

Une fanfare de cors ayant donné le signal de la chasse, les aboiemens des chiens et les cris des piqueurs retentirent bientôt dans le lointain; les calèches les carick, les tilburys et les chevaux étaient prêts aux portes de l'orangerie. Madame Tallien, lady Holland, M. Fox et le comte Markoff se placèrent dans une des voitures; mesdames Marmont, Visconti et Luchésini montèrent à cheval, et furent escortées par une brillante cavalcade. Enfin, chacun consulta son goût et s'arrangea à sa guise. Ceux qui ne voulurent pas suivre la grande chasse furent conduits par les gardes dans le parc, où il y avait abondance de lièvres et de faisans. Le rendez-vous général était désigné dans un carré de la forêt, où nous trouvâmes une compagnie de chasseurs qui nous attendaient, entre autres M. Ouvrard, qui, ayant prêté le château de Raincy à madame Tallien, pour y recevoir ses amis, avait, par un raffinement de galanterie, refusé d'y paraître, de peur que la présence du véritable propriétaire ne gênât celle qui en faisait ce jour-là les honneurs.

Parmi ceux qu'il avait amenés était M. d'Hantcour, qui passait pour un des meilleurs chasseurs de France, et à qui cette réputation valut depuis le titre de capitaine général des chasses de Napoléon; M. Destilières, fameux par sa grande fortune, et père de la comtesse d'Osmond, et le général Moreau qui s'excusa de n'avoir pu venir le matin déjeuner.

Tous ces messieurs étaient en costume complet de chasseur, et n'attendaient plus que les nouvelles du cerf, pour sonner de leurs cors. Si la magnificence du déjeuner avait excité l'admiration générale, les préparatifs de la chasse ne firent pas moins d'effet sur nous. Dans les clairières de la forêt, on avait dressé des tentes, et sous les tentes des tables avec des rafraîchissemens non-seulement pour les chasseurs, mais encore pour les habitans du voisinage, de toute condition, que l'intérêt du spectacle avait attirés en foule. La gaîté naturelle de cette multitude s'était encore accrue par la douce influence du vin, qui lui était généreusement versé, et la belle forêt de Bondy offrait un grand tableau composé de mille groupes différens.

Un accident, qui par bonheur n'eut aucun résultat funeste, troubla un instant la fête. Le cheval de madame Visconti, excité par l'ardeur de la chasse, se montra tout à coup indomptable, et partit au grand galop avec une espèce de fureur. Le général Berthier, le général Lannes et un troisième cavalier, coururent à toute bride au secours de la dame ainsi emportée, et qu'ils ne purent atteindre qu'auprès du village de Villemonble, environ à une lieue de distance.

Pendant ce rapide trajet, le général Berthier tomba de son cheval; de sorte que Lannes et M..... purent seuls retrouver madame Visconti, qui était dans les plus vives alarmes, quoiqu'elle en fût quitte pour la perte de son beau costume d'amazone, déchiré en lambeaux à travers la forêt. Il s'agissait de la transporter au château, car elle était trop fatiguée pour pouvoir monter à cheval. Le hasard voulut que Berthier, en se démenant dans une mare où sa monture l'avait jeté, pût faire entendre ses cris de quelques chasseurs qui étaient dans cet endroit de la forêt. Or, comme tout était prévu dans cette partie, y compris les accidens, on lui amena bientôt une calèche où s'étant placé, il arriva juste à temps pour donner asile à madame Visconti dans la voiture. Le chevalier, couvert de boue, et la dame, dans un autre désordre de toilette, se regardèrent en souriant de leurs mutuelles infortunes, et on les laissa s'en retourner en tête à tête dans cet accès de bonne humeur; mais on ne les revit plus de ce jour-là, car, déconcertés de leurs malencontreuses aventures, ils prirent la route de Paris sans s'inquiéter davantage des chasseurs et du cerf.

J'eus ce jour-là une longue conversation avec le général Lannes; il me raconta les événemens de sa vie militaire, qui, comme celle de tant d'autres guerriers de l'époque, ressemblait à un roman.

Ces hommes osaient alors se vanter de leur origine obscure. J'appris de Lannes lui-même qu'il avait quitté la boutique d'un teinturier pour les drapeaux de la république. Il devait le rang de général en chef à l'intrépidité avec laquelle il brava la mort à Lodi, à Arcole, à Aboukir, ainsi qu'à l'amitié qu'avait eue pour lui le général en chef. «Ne croyez pas, me dit le général, qu'il ne s'agisse que de bien se battre; que d'obstacles à surmonter avant de parvenir! et que de chances favorables nous sont nécessaires! Après tout, la carrière d'un soldat n'est qu'une alternative de bonne et de mauvaise fortune. Le mal y est tout physique et le bien tout moral. Cependant cette vie de privations est embrassée avec amour pour la gloire seule, dont la voix bien souvent ne proclame votre nom qu'au milieu du bruit du dernier coup de canon qui nous emporte.» Je me souvins de cette tirade philosophique cinq ans après, en lisant les bulletins de la bataille d'Esling[57].

Deux heures après notre entrée en chasse, le cerf fut forcé près de l'étang de Bondy, en présence de tous les chasseurs et de la foule dont la curiosité avait grossi nos rangs. On n'entendit plus alors que les complimens qu'on échange en pareille occasion, et le récit plus ou moins improbable que chacun faisait de ses aventures particulières; mais tout le monde s'était amusé. Le but de ce grand jour était atteint.