En retournant au Raincy, nous vîmes que M. Ouvrard n'avait rien oublié pour l'éclat de cette partie; car, supposant que la chasse pouvait se prolonger fort tard, il avait tout fait disposer pour la continuer à la lueur des torches. J'avais déjà jugé de l'effet imposant d'une chasse aux flambeaux dans une partie qui, peu de temps auparavant, avait eu lieu par les ordres de Joseph Bonaparte dans la même forêt; mais cette fois-ci la chasse finit avec le jour, et la forêt ne retentit plus que des chants joyeux des paysans, à qui furent distribués les rafraîchissemens destinés aux chasseurs.

Les chasseurs au tir, qui étaient arrivés avant nous au château, n'avaient pas été moins heureux. Nous en jugeâmes à la quantité de gibier qui encombrait la porte de l'orangerie. La vue de ces monceaux d'animaux égorgés n'était pas du goût de M. Erskine, je le pensai du moins, en le voyant partir sans attendre ses amis, qu'il avait refusé d'accompagner à la chasse.

MM. de Saint-Farre et Saint-Albin, deux fils naturels du duc d'Orléans, étaient de la partie au tir, et Ouvrard s'étudia, par la réception la plus affable, à leur faire oublier que le Raincy avait appartenu à leur père; mais c'était peut-être le leur rappeler que de mettre tout à leur disposition comme s'ils étaient chez eux.

Pendant la chasse, la plus grande activité avait présidé aux soins du dîner, qui, réunissant un plus grand nombre de convives que le déjeuner, égala ce premier repas en somptuosité. M. Ouvrard s'assit à table comme un simple convive, madame Tallien continuant à faire les honneurs.

Fox et Moreau furent charmés de se retrouver. Le général fut flatté des égards que les Anglais lui prodiguaient; il se laissa aller à causer librement et à raconter ses campagnes, en mettant de côté sa timidité ou sa réserve habituelle. Il fut même inspiré au point de s'attirer le compliment qu'il savait parler aussi bien que gagner des batailles.

Des orchestres d'instrumens à vent, placés dans les bosquets autour de l'orangerie, exécutaient des symphonies auxquelles répondaient dans le lointain les fanfares des chasseurs de Grobois et du Raincy, comme pour célébrer les amusemens du jour.

Après le dîner, plusieurs chansons de chasse furent chantées au bruit joyeux des verres; et un des convives fit en l'honneur de lady Holland des couplets qu'on trouva charmans et qui furent répétés en chœur.

Une partie si gaie ne pouvait se terminer sans danse. Le bal commença donc sur la pelouse devant le château, et chacun y prit part. Des généraux parvenus au pinacle de leur gloire, des hommes d'état riches d'honneurs et de renommée, de jeunes ambitieux à qui la fortune réservait tant de jouissances ou de revers, des exilés oubliant sur le sol natal les sévérités que la révolution exerça contre eux, Anglais, Russes, Prussiens et Français, tous payèrent leur tribut à Terpsichore. Minuit avait sonné avant qu'aucun des hôtes joyeux du Raincy se rappelât qu'il avait encore quatre lieues à faire pour retrouver son lit à Paris.

Ce fut peu de temps après cette fête enchantée que s'ouvrit pour celui qui l'avait donnée une carrière indéfinie de persécutions.

Bonaparte n'aimait pas M. Ouvrard, et celui-ci accrut encore cette inimitié du premier consul en refusant de prêter à l'État douze millions dont on avait le plus pressant besoin. Avant de s'engager de nouveau, le riche munitionnaire réclamait le paiement d'une ancienne créance de dix millions souscrite par le directoire.