Au lieu d'examiner sa demande, on le mit sous la surveillance de la gendarmerie, et les scellés furent apposés sur ses papiers.

Madame Visconti, dont j'ai raconté plus haut la mésaventure au Raincy, voulut faire en faveur de son ami quelques démarches auprès de Bonaparte; mais le général Berthier l'en empêcha en lui disant que le premier consul ne manquerait pas de les accuser, lui et madame Visconti, de faire des affaires avec M. Ouvrard. Ce fut M. Collot, depuis directeur de la monnaie, qui, bien qu'il ne connût pas M. Ouvrard, osa seul dire à Bonaparte: «C'est mal débuter, général, que d'inquiéter ainsi tout le monde.» Le premier consul répondit: «Un homme qui a trente millions et qui n'y tient pas est trop dangereux pour mon gouvernement.»

Après avoir été comblé des adulations que lui attiraient ses richesses, M. Ouvrard se vit obligé à deux époques différentes, et sous deux gouvernement antipathiques, de solliciter la faveur de sortir de prison accompagné d'un gardien, la première fois pour recevoir la bénédiction de sa mère mourante, la seconde pour se rendre auprès du lit de douleur de sa fille chérie, madame la comtesse de Rochechouart, dont une grave maladie menaçait les jours.

De tous les plaisirs auxquels on courait à cette époque, le plus recherché et le plus à la mode était le bal masqué du salon des Étrangers. Le marquis de Livry en faisait les honneurs. La meilleure société de l'Europe était alors rassemblée à Paris, et la France, à peine échappée aux derniers orages de la révolution, semblait saisir avec empressement tous les plaisirs qui pouvaient bannir de sa mémoire le souvenir de ses troubles politiques. Le salon des Étrangers était chaque soir rempli d'une foule immense.

De quel jeu effrayant j'ai été témoin! J'ai vu perdre trois cent mille francs d'un seul coup; et quels quadrilles! quels danseurs! c'était Duport, c'étaient Bigottini et Miller, qui rivalisaient de grâce et de légèreté dans les divertissemens de la soirée.

Les soupers étaient servis par Robert avec tout le luxe de la gastronomie, non pas à un seul couvert, mais sur plusieurs tables, de sorte que chacun pouvait choisir sa compagnie aussi bien que ses mets.

Il y avait un Anglais qui donnait régulièrement au garçon un louis chaque fois qu'il demandait quelque chose.

Un soir que le garçon avait reçu de cet Anglais généreux jusqu'à dix pièces d'or: «Milord, lui dit-il tout surpris, peut-être ignorez vous qu'on ne paie pas ici?—Oh! oh! peu importe garçon, reprit l'Anglais froidement; quand un homme risque cent mille francs sur une carte, il a bien de quoi donner quelques louis pour qu'on lui serve à souper. Voilà dix autres louis pour t'apprendre que je ne me trompe pas.»

Que de gens de tout sexe, de tout âge, de tout rang venaient chez le marquis de Livry, pour y hasarder, à la faveur du domino, le fruit de vingt ans de travail et d'économie sur une carte! Que d'intrigues, de politique ou d'amour se trouvaient sous le masque! Combien de personnes se cherchaient sans avoir la bonne fortune de se rencontrer! Combien d'autres se coudoyaient qui ne pensaient qu'à se fuir!

Le hasard me rendit le témoin d'une scène singulière dans un de ces bals: Il était près de deux heures du matin, la foule était immense, et la chaleur excessive; je m'en trouvai incommodée, et montai à l'étage supérieur pour respirer un peu plus librement; l'air frais m'eut bientôt remise, et je me préparais à descendre, lorsque mon attention fut attirée par une conversation très-animée qui se tenait dans un appartement voisin. Beaumarchais dit que pour entendre il faut écouter. Soupçonnant qu'il s'agissait de quelque intrigue sous le masque, je m'approchai de la cloison, et je reconnus les voix de deux femmes; mais comme le sujet de l'entretien paraissait n'avoir d'intérêt que pour elles, je me préparais à m'éloigner, lorsqu'à mon grand étonnement, l'une des interlocutrices prononça le nom de Bonaparte. Ce nom fixa de nouveau mon attention, et j'entendis que cette dame disait: «Je vous déclare, ma chère Thérésina, que j'ai fait tout ce que l'amitié pouvait me dicter, mais inutilement. Pas plus tard que ce matin, j'ai tenté un nouvel effort; mais il n'a rien écouté de ce que je voulais lui dire. Je ne saurais comprendre ce qui a pu le prévenir si fortement contre vous. Vous êtes la seule femme dont il a effacé le nom de la liste de mes amies intimes, et c'est de peur qu'il ne nous montrât directement son déplaisir (ce qui me désolerait), que je suis venue ici seule avec mon fils. Dans ce moment, on me croit bien endormie dans mon lit au château; mais j'étais décidée à venir pour vous voir, et vous prévenir, pour vous consoler et surtout me justifier.