»Joséphine, répondit l'autre dame, je n'ai jamais douté de la bonté de votre cœur ni de la sincérité de votre affection.

»Le ciel m'est témoin que la perte de votre amitié serait pour moi bien plus pénible que la crainte de Bonaparte.

»J'ai tenu, dans ces temps difficiles, une conduite telle qu'on pourrait peut-être s'honorer de mes visites; mais je ne vous importunerai pas sans son consentement. Il n'était pas consul quand Tallien le suivit en Égypte..., lorsque je vous reçus tous deux chez moi..., lorsque je partageai avec vous...» (Ici des sanglots interrompirent la voix de la dame.) «Calmez-vous, reprit l'autre, calmez-vous, ma chère Thérésina..., laissez passer l'orage..., je vous préparerai une réconciliation, mais il ne faut pas l'irriter davantage; vous savez qu'il n'aime pas Ouvrard, et l'on dit qu'il vous voit souvent!—Quoi donc! parce qu'il gouverne la France, espère-t-il tyranniser nos foyers? Faudra-t-il lui sacrifier nos amitiés privées?» Comme elle prononçait ces mots, on frappa à la porte.

C'était Eugène Beauharnais, qui cherchait partout sa mère.

«Madame, lui dit-il, voilà plus d'une heure que vous êtes absente; le conseil des ministres est peut-être terminé; que dira le premier consul, s'il ne vous trouve pas à son retour?»

Les deux dames et Eugène descendirent lentement, et je quittai aussi le bal quelques minutes après.

Je venais d'être témoin d'une scène très-intéressante; car une des deux dames devint par la suite impératrice des Français; l'autre était madame Tallien, à qui la France devait la chute de Robespierre.


CHAPITRE V.

Sépulture de mon père dans le parc de sa maison de campagne.—Imprévoyance.—Maison ruineuse.—Confiance de mon mari en moi.—Son insouciance.—Visite à ma mère.—Maladie.—Travaux d'embellissement à ma maison de campagne.—Voyage en Angleterre, à la paix d'Amiens.—Le Ranelagh.—Madame Fitzhebert et le prince de Galles.—Lady Jersey.—Perfidie attribuée à une femme.—La première nuit des noces du prince de Galles (depuis George IV) et de la reine Caroline.—Dureté et froideur du prince de Galles envers sa femme.—Manières étranges de la princesse de Galles.—Courte faveur de lady Jersey.—Retour du prince de Galles à madame Fitzhebert.—Passion du prince pour cette dame.—Toast porté par le prince à sa maîtresse.—Le prince de Galles et les femmes de quarante ans.—Le prince de Galles inséparable de madame Fitzhebert.—Amabilité du prince à mon égard.—Il me présente à la duchesse de Devonshire.—Conversation avec le prince.—Son genre d'esprit.—Bonhomie d'un voyageur.—Le prince de Galles parlant parfaitement français.—Le prince régent et Henri V.—Excès de familiarité puni.—Fête magnifique chez la duchesse de Devonshire.—Monseigneur le duc d'Orléans et le duc de Beaujolais, son frère.—Les routs de Londres.—Les parties de thé.—Les belles pommes de terre et le capital beefstake.—Les peines d'estomac.—Timidité des Anglaises.—Leurs bonnes qualités.—Les femmes mariées en France et en Angleterre.