Mon père avait acquis, peu de temps avant sa mort, une maison de campagne charmante près de Paris; l'étendue du parc me permit d'en faire consacrer une partie pour lui servir de sépulture. Dans l'égarement de la douleur, je ne vis que la possibilité d'aller chaque jour visiter son tombeau.
Je ne calculai pas si l'avenir pouvait amener tels événemens qui me forçassent de renoncer à cette maison; je ne calculai pas que la moitié de la fortune de mon mari avait été abandonnée au gouvernement, par le partage qu'on en avait fait pendant son émigration; que sur la moitié qu'il nous était échu il restait les droits des personnes auxquelles il avait donné sa signature, avant l'émigration, en cautionnemens, dans le cas où les personnes qu'il avait cautionnées ne payeraient pas, et que par conséquent la fortune qui me restait n'était pas suffisante pour conserver une maison qui par son agrément, par l'étendue de ses jardins, et surtout par sa position entre Paris et Versailles, avait causé de grandes dépenses au dernier propriétaire. En effet, on attribuait en grande partie la ruine de M. de L. T. D. P., au séjour de cette maison, dans laquelle il recevait la cour et la ville. Je ne vis rien de ces dangers, aucune voix amie ne vint m'avertir de leur existence. Mon mari, si bon, si aimable pour tout ce qui le connaît, trouvait que j'avais sauvé avec beaucoup de bonheur et d'adresse une partie de sa fortune, et pensait qu'il pouvait sans danger m'en laisser la direction. Il n'avait jamais eu l'habitude de s'occuper d'affaires d'intérêt; il ne pouvait souffrir qu'on lui en parlât. S'il voyait entrer un fermier ou un homme d'affaires, il prenait son chapeau et sortait. Sa confiance en moi, sa parfaite bonté qui l'empêchait de me contrarier en rien, eurent une influence funeste sur le reste de ma vie, et malheureusement aussi sur la sienne. Aussitôt que mes forces me le permirent, je partis pour aller porter à ma mère (qui habitait loin de Paris) les seules consolations que je pusse lui offrir après la perte affreuse que nous venions de faire: pleurer ensemble était un besoin pour toutes deux.... À mon retour, ma santé, qui avait beaucoup souffert, ne me permit pas d'arriver jusqu'à Paris; je fus retenue près de six mois à cinquante lieues de la capitale; enfin, le temps, ce consolateur donné par la nature, vint calmer mes regrets et les rendre supportables; il ne me fit pas oublier mon excellent père, mais son souvenir, dont j'aime toujours à m'entourer, cessa d'être accompagné de ces déchiremens qui suivent les premiers instans d'une perte si cruelle.
À mon retour à Paris, je mis tous mes soins à embellir l'habitation qui m'était devenue précieuse depuis qu'elle renfermait un dépôt si cher.
J'abandonnai la direction des travaux que je me proposais d'y faire à un architecte, et, profitant de la liberté laissée par la paix d'Amiens de voyager en Angleterre, mon mari et moi nous partîmes pour Londres. Le but principal de notre voyage était de visiter une tante de M. de V..., à laquelle il était fort attaché, et qui habitait l'Angleterre depuis son émigration; le rang qu'elle occupait, ainsi que ses qualités personnelles, lui avaient attaché de nombreux amis qui nous accueillirent parfaitement mon mari et moi, qui s'empressèrent de rendre notre séjour à Londres aussi agréable qu'il pouvait l'être.
Le lendemain de mon arrivée, je fus conduite au Ranelagh. Cet établissement, qui est tombé depuis, était alors très à la mode. J'étais accompagnée de M. Smith, frère de madame Fitzhebert. On prétendait que cette dame avait été unie au prince de Galles par une sorte de mariage nul devant la loi, puisque madame Fitzhebert était catholique. Lorsque ce prince, cédant aux vœux de sa famille et du parlement, consentit à épouser la princesse de Brunswick, madame Fitzhebert s'était brouillée avec lui.
On disait que lady Jersey, dame d'honneur de la princesse de Galles, avait formé le projet de subjuguer le prince et remplacer dans son cœur madame Fitzhebert. On ajoutait que le jour de son mariage, désirant l'éloigner de sa jeune épouse, elle avait mêlé de l'eau-de-vie dans le vin destiné à la princesse, que les résultats de cette mixtion furent tels qu'ils inspirèrent au prince un profond dégoût pour elle.
Je ne sais quel degré de confiance on doit accorder à ces détails odieux, mais le fait que je vais citer est certain, je le tiens de la personne même qui en a été le témoin.
Le lendemain de son mariage, la princesse traversant un salon dans lequel se trouvait son auguste époux, s'approcha de lui et prit sa main d'une manière caressante; le prince la retira vivement et dit à l'ami qui se trouvait près de lui: Touchez ma main, sentez comme elle est froide; cette femme me glace en me touchant.
Sans attribuer à lady Jersey l'horrible action dont elle fut accusée, il est permis de penser que les manières seules de la princesse avaient suffi pour faire naître cette aversion, qui s'est manifestée dès la première nuit de leur mariage. Je serais d'autant plus disposée à le croire que je tiens de madame Egerton, dame d'honneur de la feue reine Charlotte, que, la veille du mariage de la princesse de Galles, les dames qui l'entouraient avaient été indignées de sa gaîté et des mauvaises plaisanteries qu'elle se permettait (plaisanteries qui m'ont été rendues, mais que je n'oserais répéter ici).