Quoiqu'il en soit, lady Jersey, qui était parvenue à plaire au prince pour quelques instans, fut bientôt délaissée; il revint à madame Fitzhebert avec tout l'empressement de la plus violente passion; il la suivait partout; on le voyait à cheval courant après sa voiture. Vainement elle voulut le fuir et mettre la mer entre eux en venant se réfugier en France; bientôt elle y apprit que le désespoir du prince avait altéré sa santé, qu'il était malade. Cédant alors à l'attachement qu'il lui avait inspiré, elle consentit à revenir en Angleterre.

Cette passion durait encore lorsque j'étais à Londres, quoique madame Fitzhebert eût alors plus de quarante ans. On sait que dans un dîner avec ses amis, dans lequel on discutait quel était l'âge le plus favorable à la beauté d'une femme, et quels étaient les avantages qui établissent cette beauté, le prince décida la question par un toast qu'il porta à une femme blonde, grasse et âgée de quarante ans.

En effet, les trois femmes qui ont successivement occupé son cœur avaient toutes plus de quarante ans.

En invitant madame Fitzhebert à une soirée on était sûr que le prince l'honorerait de sa présence; c'est ainsi que je me suis trouvée plusieurs fois avec lui chez lady Warren à Kensington, où elle avait une maison charmante, chez madame Daff et chez la duchesse de Saint-Albans sa sœur. Le lendemain de mon arrivée, il était au Ranelagh lorsque j'y fus accompagnée du frère de madame Fitzhebert; ce dernier s'approcha du prince et lui dit qu'il regrettait que la duchesse de Devonshire eût déjà quitté le Ranelagh, parce qu'il lui aurait demandé une invitation pour une dame française qui venait d'arriver à Londres, à laquelle il eût voulu faire voir la fête que la duchesse donnait le lendemain à Chiswick. Le prince répondit avec beaucoup de grâce que je n'avais pas besoin de billet, qu'il y serait, et qu'en le faisant avertir de mon arrivée il me présenterait à la duchesse. En effet, le lendemain M. Smith, qui nous accompagnait, alla prévenir le prince, qui non-seulement me présenta, mais qui se promena assez long-temps sur la pelouse avec moi. Le lendemain, les journaux de Londres, qui remplissent leurs longues colonnes de tous ces détails de la société, et de la description la plus minutieuse de la toilette des dames firent un long article de ma présentation et de ma promenade avec le prince. J'ai pu, dans cette circonstance, où j'ai joui assez long-temps de sa conversation, apprécier le charme de son esprit, remarquable surtout par une légère teinte de causticité et de moquerie d'un ton parfait. Il me parut fort amusé d'un M. Michel qui était venu depuis peu en Angleterre en même temps que madame Récamier, qui lui avait offert ses services et promis ses bons offices si le prince venait à Paris, comme si chacun ne devait pas savoir que l'héritier de la couronne d'Angleterre ne peut jamais quitter ses états, ou qu'il pût avoir besoin d'un M. Michel. Je fus étonnée de la perfection avec laquelle le prince parlait français sans le moindre accent étranger.

La conduite qu'il a tenue lorsqu'il devint régent du royaume a fait trouver de grands rapports entre lui et Henri V: tous deux eurent une jeunesse fort orageuse, tous deux surent éloigner d'eux à leur avènement au trône les compagnons de leurs joyeuses folies.

Mais, même au temps où il n'était que prince de Galles, il savait réprimer la trop grande familiarité que quelques-uns de ses amis, encouragés par celle qu'il avait avec eux, se permettaient quelquefois. On cite en exemple monsieur B..., qui un jour le pria de sonner pour un verre d'eau dont il avait besoin. Le prince sonna et dit froidement au valet de chambre, lorsqu'il ouvrit la porte: «Faites avancer la voiture de monsieur B...»

Cette correction infligée si à propos fit sentir à ses amis que lorsqu'un souverain veut bien oublier la distance qui le sépare de ses sujets, c'est un motif de plus pour que ceux-ci s'en souviennent. Monsieur B... ne reparut jamais depuis devant le prince; malheureux à l'excès par cette disgrâce, il quitta l'Angleterre, et depuis ce temps il habite Calais. Cette fête donnée par la duchesse de Devonshire était un déjeuner offert à cinq cents personnes. Des tables étaient dressées dans les appartemens et dans quelques fabriques du parc; le plus beau temps la favorisait. Après le déjeuner on forma plusieurs contredanses sur le gazon; j'eus l'honneur de me trouver de la même que messeigneurs le duc d'Orléans et son frère, qui vivait alors, monsieur le duc de Beaujolais.

Cette fête est une des plus agréables que j'aie vues pendant mon séjour en Angleterre.

En général, les assemblées si nombreuses, à la mode à Londres, me semblent peu agréables. Quand on a fait le tour des salons avec beaucoup de difficultés, et souvent en y laissant une partie de sa parure, on va se montrer dans un autre. La perfection pour un homme, et même pour quelques femmes, est d'être vues dans plusieurs le même jour.

Lorsqu'on veut témoigner à une personne une bienveillance particulière, on ne se contente pas de l'inviter à ces grandes assemblées, mais on la prie de venir prendre le thé. Que Dieu garde les voyageurs qui iront en Angleterre après moi de cette bienveillante politesse.