Rien dans le monde n'est plus ennuyeux que ces réunions (au moins pour des Français). Sur vingt ou vingt-cinq femmes, à peine y compte-t-on un ou deux hommes. La conversation assez généralement est relative au dîner qu'on a eu ou au souper qu'on aura. Je me rappelle qu'à une de ces réunions une dame placée près de moi parla beaucoup des beautiful potatoes et du capital beefstake qu'elle avait eus à son dîner, ainsi que des peines d'estomac qu'elle éprouvait.

Ce mot peine, dont nous nous servons en parlant de douleurs morales, me parût la chose du monde la plus drôle, appliquée aux douleurs physiques, ainsi que les belles pommes de terre et le capital beefstake. Mais s'il est difficile à une jeune femme de ne pas rire des choses qui sont en opposition directe avec ses habitudes, il serait fort injuste de juger sur des rapports semblables la société anglaise. Si la timidité, la mauvaise honte (comme ils disent), paralyse les moyens d'un grand nombre, elles n'en sont pas moins pour la plupart d'excellentes femmes, et il n'est pas rare d'en trouver qui réunissent beaucoup de talens et d'agrémens dans l'esprit. On a dit (et on a eu raison) que les mœurs sont plus pures en Angleterre que dans aucun autre pays (les personnes de la cour exceptées); mais on aurait tort d'en conclure que les femmes des autres pays valent moins.

En France, elles jouissent d'une grande liberté: elles font et reçoivent des visites sans leur mari; elles vont au bal, au spectacle sans lui; enfin celles qui se conduisent bien (et il y en a beaucoup) ne doivent qu'à elles seules leur vertu. En Angleterre, une jeune femme ne sort jamais seule à la promenade, au spectacle; partout enfin elle est entourée d'une protection qui ne lui manque jamais.

Ce genre de vie, si bien fait pour assurer le repos, le bonheur des familles, est une sauve-garde pour les femmes. Les mœurs du pays qui a adopté ces usages doivent être généralement bonnes; mais les individus ne valent pas mieux. Il ne faut jamais oublier que les hommes (et avec bien plus de raison les femmes) ne sont jamais que le produit des circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés. Cela est si vrai, que si vous isolez une Française et une Anglaise de toute espèce de protection, la Française trouvera en elle-même plus de force de résistance pour échapper à la séduction qu'une Anglaise lorsqu'elle sera séparée de tout ce qui forme son bouclier ordinaire.


CHAPITRE VI.

Beauté des Anglaises.—Comparaison entre les Anglaises et les Françaises.—Les enfans.—Les veuves.—Liberté des jeunes filles.—Respect et froideur filiale.—Le poëte Shandy.—L'aïeul et les petits-fils.—Autorité paternelle absolue en Angleterre.—Les maisons de Londres.—Une ville de bourgeois.—Commodité et tristesse.—Les salles de spectacle.—L'opéra italien à Londres.—Un bal masqué.—Gaîté anglaise, gravité française.—Les voyages.—Manie du changement chez les Anglais.—Les voyages d'agrément.—La reine Caroline, reine de la canaille.—Bergami et les caricatures.—La reine à Hammersmith.--L'alderman Hood.—Costume et coiffure de la reine.—Les corporations.—Équipage grotesque des dames de la cour de Hammersmith.—Le parc de la reine dévasté par ses courtisans.—Audace et humiliation de la reine au couronnement de George IV.—Maladie et mort de la reine attribués à son désappointement.—Convoi de la reine.—Patience des soldats anglais mise à l'épreuve.—Insolence et poltronnerie de la canaille.—Visite dans une brasserie.—M. Brunel, ingénieur.


En général, les Anglaises sont parfaitement belles; ce n'est point sur le petit nombre de celles qui voyagent et viennent sur le continent qu'on doit former son opinion.

Mais qu'on aille un dimanche, dans une belle matinée de printemps, se promener sur les beaux gazons de Kensington-Garden, sous ces ombrages si beaux, si frais, c'est là qu'on prendra une opinion juste de la beauté des femmes; leur toilette du matin, dépouillée de tous les ornemens dont elles la surchargent le soir, qui la rendent souvent de mauvais goût, est plus simple, est plus favorable à leur beauté.