Nos cafés brillans, qui offrent un point de réunion aux oisifs de toutes les classes, sont inconnus à Londres; aussi les Anglais qui viennent à Paris sont charmés de l'aspect animé de nos boulevards.

Les salles de spectacles sont toutes fort belles; les dames y allant toujours en grande toilette, le coup d'œil de ces grandes réunions est très-imposant. Une femme bien mise n'est pas exposée à se trouver (comme cela arrive souvent à Paris) à côté d'une femme du peuple. Les loges, particulièrement à l'Opéra, sont toutes généralement louées à l'année; une loge du quatrième rang est du même prix qu'au premier; heureux ceux qui possèdent les meilleures. Les étrangers qui veulent aller à l'Opéra, s'ils n'ont pas la connaissance de quelques propriétaires de loges, sont forcés d'aller au parterre; ils ne trouveraient pas une loge à louer.

Quoique la bonne compagnie n'aille point au bal masqué de l'Opéra en général, je voulus en voir un qu'on donna je ne sais à quelle occasion. Nous fûmes nous établir dans une loge appartenant à une dame qui eut la bonté de me l'offrir, et de là nous pûmes voir parfaitement le bal.

Je fus surprise au dernier point, je n'avais aucune idée de rien de semblable: d'après l'idée qu'on se forme assez généralement de la gravité anglaise et de la gaîté française, si un étranger se trouvait transporté tout à coup au milieu d'un de nos bals de l'Opéra, dont l'aspect est rendu si triste par les dominos noirs, et dont tout le plaisir se réduit à se promener, il n'hésiterait pas à se croire sous les brumes de la Tamise, entouré de la gravité britannique, comme au contraire, si on le ramenait subitement dans un bal masqué de Londres, il pourrait se croire au milieu de ces Français réputés si gais, si turbulens.

Dans un bal masqué, en Angleterre, chacun adopte un caractère, et doit agir et parler en conséquence: l'avocat plaide une cause au milieu d'un nombreux auditoire, la marchande de poissons promène son panier et offre sa marchandise, le watchman porte sa lanterne et étourdit tout le monde avec sa cresselle; dans un coin on danse une écossaise, dans un autre on walse, un peu plus loin une contredanse française; il résulte de cette multiplicité d'orchestres une discordance, un bruit qui, en se mêlant aux cris, aux discours des masques, forment un véritable charivari.

Ce bal dérangea singulièrement les idées que je m'étais formées de la gravité des Anglais. Au reste, j'ai cru remarquer qu'ils recherchent beaucoup plus le plaisir que nous; peut-être que leurs efforts sont en proportion de la peine qu'ils ont à le trouver: ils font beaucoup de frais pour s'amuser et n'y réussissent pas toujours; de là, ce besoin de changer de place, dont les Anglais de toutes les classes sont atteints, et qui les porte sans cesse d'un lieu dans un autre.

Sans doute voyager est un plaisir quand on a une bonne voiture, des domestiques qui font ou défont nos paquets, et qui, en nous évitant tous les pénibles détails, nous laissent jouir sans trouble de la beauté des sites qui se trouvent sur notre passage, ou de ce qu'il y a de remarquable dans les villes que nous parcourons.

Mais parmi le grand nombre d'Anglais voyageant pour ce qu'ils appellent leur plaisir, il n'y en a que très-peu qui se servent de leur voiture; les autres ont le courage de s'entasser dans des diligences et de courir ainsi le monde d'auberge en auberge. Je ne puis concevoir qu'eux, qui ont tant de ce qu'ils appellent comforts, chez eux, puissent se résigner à passer un quart de leur vie dans ces tristes voitures, et l'autre quart dans des auberges; le tout pour changer d'air et de place. Ce changement d'air leur paraît indispensable: c'est un préjugé établi dans toute la nation, que ce changement est nécessaire à leur santé. Nous autres Français qui souvent naissons, vivons et mourons à la même place, nous trouvons ce besoin fort extraordinaire. Il m'est arrivé souvent, en rencontrant de ces grandes et lourdes masses, qu'on nomme diligences, de plaindre de tout mon cœur les gens qui y sont entassés, les trouvant les plus malheureux du monde. Je comprends très-bien que, dans la nécessité de se transporter d'un lieu dans un autre, on soit heureux de trouver ces voitures. Mais que ce soit par choix, par plaisir, qu'on se condamne à se promener ainsi, c'est ce que je ne puis concevoir. Il me semble que c'est intervertir le sens des mots que d'appeler cela des voyages d'agrément: je les nommerais plutôt de cruelles pénitences.

Dans un voyage que je fis postérieurement en Angleterre, je fus témoin de toutes les scènes qui accompagnèrent le retour de la reine Caroline, son séjour et sa mort.

On la nommait la reine de la canaille, et en vérité, rien ne lui allait mieux que cette dénomination. Elle ne paraissait jamais sans que sa voiture fût environnée d'une foule immense de gens déguenillés, dont l'aspect était vraiment effrayant.