Le jour de la députation en bateau, ces courtisans d'espèce nouvelle détruisirent presque entièrement les arbustes qui se trouvaient dans le parc; ils montaient sur des arbres qui se brisaient sous leur poids, ils arrachaient les fleurs. Si ces processions eussent encore été admises dans le parc, il est probable que bientôt il n'y serait pas resté un arbre. Pendant que la reine recevait les hommages de cette multitude, je méditais sur sa dégradation; je me disais que la nécessité de s'entourer d'une cour si différente de celle qu'elle eût dû avoir, devait être pour elle une bien forte punition de ses désordres.

Je la vis au couronnement du roi, lors de ses tentatives pour y assister: quand elle se présenta à six heures du matin dans la grande galerie qu'on avait pratiquée extérieurement, pour conduire de Westminster-Hall à Westminster-Abbey, le poste des officiers lui observa qu'il avait reçu l'ordre de l'empêcher d'entrer; mais comme elle insista pour passer plus loin, malgré leur respectueuse défense, on juge qu'ils ne durent pas employer la force, ils baissèrent les pointes de leurs épées, elle passa; mais un peu plus loin, une foule de constables, moins galans, lui opposèrent une barrière insurmontable; force fut à elle de retourner sur ses pas. Pour arriver à sa voiture, elle fut obligée de parcourir un espace de la galerie assez long, au milieu des huées des spectateurs qui couvraient les vastes amphithéâtres construits de chaque côté. On criait qu'elle s'était levée trop matin, qu'elle devait retourner près de Bergami, et mille autres choses du même genre. Le dépit, la colère, tous les sentimens d'irritation se peignaient sur sa figure, qui fut bientôt couverte d'une extrême pâleur; ses lèvres étaient tremblantes; ce fut avec peine qu'elle atteignit sa voiture.

Je n'ai jamais douté que la maladie qui se manifesta en elle quelques jours après, et qui l'emporta au tombeau, n'ait pris sa cause dans la révolution qu'elle dut éprouver dans ce moment d'humiliation; et je ne conçois pas comment elle avait pu s'exposer à cette honte publique, étant parfaitement instruite qu'on ne la laisserait pas entrer à Westminster-Abbey.

J'avais vu son arrivée à Londres; j'avais été témoin des principales circonstances qui avaient marqué son séjour dans cette ville; je voulus assister à son enterrement.

Il faisait un temps déplorable, la pluie tombait par torrens. Je me rendis dans New-Road, où le convoi devait passer; ce chemin tournant autour de la ville avait été désigné, parce qu'on ne voulait pas qu'il traversât les rues de Londres. Cet ordre se trouvant en opposition aux désirs de la populace, il s'ensuivit des rixes dans lesquelles plusieurs personnes perdirent la vie; c'est probablement ce qui me fût arrivé si, par suite de cette activité qui ne peut jamais me laisser stationnaire, je n'avais donné l'ordre à mon cocher de quitter la première place que j'avais choisie à Tottenham Court-Road, pour aller un peu plus loin: ce fut précisément à cette place que je quittai que plusieurs personnes furent tuées.

Celle où je m'arrêtai un peu plus loin ne fut pas exempte de quelques dangers. À peine ma voiture y était-elle arrivée que le convoi commença à défiler; quelques escadrons de cavalerie le précédaient.

Le peuple, mécontent de ce qu'on fît passer le convoi hors de la ville, accablait les soldats d'injures et les couvrait de boue. C'est alors que je pus admirer la discipline et la patience des soldats anglais; ils étaient impassibles comme des soldats de marbre; mais à la fin, quelques pierres ayant été mêlées à la boue, le casque d'un des cavaliers en fut renversé, et quelques coups de plat de sabre furent distribués autour d'eux.

À l'instant tout ce peuple se hâta de fuir. Ma voiture leur paraissant apparemment un abri, en une seconde les chevaux, le siége, la voiture, disparurent sous la foule qui s'était précipitée dessus. Je manquai être étouffée.

Heureusement le convoi, qui avait été arrêté un moment, ayant continué sa route, nous nous trouvâmes dégagés. Ne voulant pas exposer plus long-temps une dame qui m'accompagnait, et qui était très-effrayée, je donnai l'ordre de ne pas attendre la fin du convoi, et de s'éloigner par une rue transversale près de laquelle nous nous trouvions.

Cette précaution de ma part nous sauva, sinon d'un grand danger, au moins d'un spectacle effrayant, car la place que nous quittions se trouvait encore très-près de Tottenham Court-Road, où peu d'instans après plusieurs personnes furent tuées.