L'architecte auquel j'avais confié les travaux que je me proposais de faire dans ma maison avait profité de la liberté que lui laissait mon absence pour bouleverser entièrement le jardin dont il avait fait un monument de mauvais goût; on eût dit qu'un serpent en avait dessiné les allées, par les détours multipliés qu'il leur avait fait faire. Qu'une allée décrive une courbe, si un groupe d'arbres, si quelque chose enfin nécessite un détour, c'est tout simple; mais un chemin doit être droit, s'il ne se rencontre pas d'obstacle qui le force à tourner. Ce qui était désolant, c'est que ces changemens avaient occasioné une dépense énorme d'autant plus onéreuse, que dans la suite on fut dans la nécessité de la perdre en bouleversant de nouveau tout ce qui avait été si mal fait.
La maison que j'occupais à la campagne se trouvait près de celle de M. de Lecouteulx de Canteleu; je profitais souvent d'un voisinage si agréable: le mari et la femme étaient aussi bons qu'ils étaient aimables; ils réunissaient chez eux des personnes de beaucoup d'esprit. J'y revis madame de Staël, et parée de tous ses avantages; elle se trouvait là souvent avec M. de Melzi, président de la république ligurienne. La supériorité d'esprit, l'agrément de la conversation de cet homme spirituel, valaient bien les frais que faisait madame de Staël pour ne pas rester au dessous de lui. Cette émulation d'esprit prit entre eux rendait leur société parfaitement agréable. Je rencontrai dans cette maison M. Godin, qui avait été attaché à l'ambassade de la république à Constantinople; il en avait ramené une femme grecque dont on vantait la beauté, quoiqu'elle n'eût rien de remarquable que de très-beaux yeux. Elle savait très-peu de français; et ayant entendu parler souvent de ses beaux yeux, elle s'était persuadé que ces deux mots ne pouvaient pas être séparés; se plaignant un jour d'un mal d'yeux, on trouva très-drôle de l'entendre dire: J'ai mal à mes beaux yeux.
L'histoire qu'on racontait de son mariage était assez singulière. M. Godin, envoyé de la république française à Constantinople, s'étant présenté un jour avec sa maîtresse dans un bal qui réunissait presque toutes les femmes des ambassadeurs, il s'éleva une rumeur telle qu'il fut obligé de se retirer, et de l'emmener à l'instant même. Il prit avec lui quelques témoins, les conduisit devant l'arbre de la liberté planté dans la cour de l'ambassade, jura devant eux qu'il la prenait pour sa femme, et retourna au bal, où il présenta madame Godin à tout le monde. Depuis, ce mariage, conclu si légèrement, a été annullé de même par un divorce, et madame Godin est aujourd'hui madame la duchesse de G. On cite sa piété exemplaire, les charités innombrables qu'elle ne cesse de faire; sa vie est une suite de bonnes œuvres. Cambacérès venait quelquefois chez M. de Canteleu; il y parlait peu; sa conversation, quand il s'y livrait, était sérieuse et riche de pensées.
C'est le cas, en rappelant son souvenir, de faire remarquer combien les hommes doivent craindre le ridicule; celui qui s'était attaché à lui détruisait tout l'effet de son esprit, et il en avait beaucoup: pour s'en convaincre, il ne faut qu'ouvrir les mémoires de l'institut, on y trouvera des discours de lui qui sont admirables, non-seulement par des mots éloquens, mais par des choses profondément pensées.
Je vis là aussi quelquefois Sieyès. J'ai toujours cru qu'il devait avoir pour sa réputation la même reconnaissance que cet homme de bonne foi avait pour sa toilette lorsqu'il s'écriait: Ô mon habit! que je vous remercie!
Sieyès vécut sur le mot de Mirabeau qui dit en parlant de lui, que son silence était une calamité pour l'état. Ce mot fit sa réputation bien mieux que tout ce qu'il a dit et fait depuis.
Nous perdîmes bientôt la société de madame de Staël; le premier consul lui fit interdire le séjour de Paris et de la France, sans qu'aucune sollicitation ait pu jamais faire changer sa résolution. Plus tard il montra la même obstination à l'égard de madame de Chevreuse, qu'il avait exilée pour le refus qu'elle avait fait d'être de service à Fontainebleau près de la reine d'Espagne.
Cette jeune femme était mourante de la poitrine à Caen; son seul désir était de venir mourir à Paris.
Une révolte à l'occasion des blés eut lieu dans cette ville. On y envoya plusieurs régimens; le général qui les commandait eut l'occasion de voir madame de Chevreuse: sa situation l'intéressa vivement, et il lui promit de solliciter près de l'empereur à son retour.