En quittant une grotte où il avait passé quelques heureux instans avec sa maîtresse, il détacha un diamant de son doigt, qu'il y jeta, en disant:

Qu'un autre aime après moi cet asile que j'aime,
Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même.

C'est encore lui qui, voyant sa maîtresse regarder une étoile, lui dit ces mots charmans:

«Ne la regardez pas tant, ma chère, car je ne puis vous la donner.»

En Angleterre, la différence des manières indique mieux qu'en France à quelle partie de la société on appartient. La haute classe est parfaitement polie, mais le peuple est grossier. Dans les grandes réunions, à l'occasion de quelque fête, j'étais toujours étonnée de voir des jeunes filles avec ces jolis visages si blancs, si délicats, qu'on voit partout en Angleterre, se faire place dans la foule, au milieu de laquelle elles s'avançaient, les poings fermés, et très-disposées à en faire sentir la force à ceux qui s'opposeraient à leur passage. Je ne revenais pas de mon étonnement. Ces traits délicats sont rarement en France le partage des femmes du peuple; ils me semblaient tout-à-fait un contre-sens avec des poings fermés. Aussi les Anglais voyageant en France sont-ils toujours surpris des manières du peuple. J'en ai vu qui trouvaient très-singulier d'entendre un porteur d'eau, chargé de ses seaux dire Mademoiselle à une laitière, qui répondait oui, M. Pierre. À Paris, particulièrement, tout le monde est poli. Nous autres Français, nous distinguons bien vite entre nous les différentes classes de la société; mais ces nuances sont imperceptibles pour des étrangers, parce que ce sont seulement certains tours d'expressions, c'est surtout une grande simplicité de manières, qui font distinguer les rangs; je défie un étranger de s'y reconnaître. En Angleterre, il est bien rare que je me sois méprise sur le rang des personnes que je voyais, parce que cette différence consiste particulièrement dans la politesse.

J'ai trouvé généralement en Angleterre bien plus d'affectation dans les femmes qu'en France; et cela doit s'expliquer tout à l'avantage des Anglaises. En France, les manières sont simples, particulièrement à la cour; l'affectation est très-rare, mais quand elle existe, elle est toujours causée par le désir de plaire. Au contraire, en Angleterre, si l'on rencontre un grand nombre de personnes affectées, c'est la timidité, ce que les Anglais appellent mauvaise honte, qui produit cette gêne dans les manières, et non le désir de paraître avec plus d'avantage. Aussi cette affectation reprochée aux dames anglaises n'est qu'une qualité de plus, puisqu'elle dérive de cette timidité qui sied si bien aux femmes, en général, et fonde leur plus grand charme.

En quittant Oxford, je visitai Cheltenham, jolie place où l'on prend les eaux, et la ville de Bath, où l'on se réunit en hiver. C'est une fort belle ville, très-bien bâtie; mais fort triste dans la saison où je la vis. Je fus de là voir Cliffton, joli village près de Bristol, mais dont l'habitation est triste par le grand nombre de jeunes personnes attaquées de la poitrine, qu'on y envoie mourir. On pense bien que je ne quittai pas l'Angleterre sans avoir visité le château de Windsor, dont la vue de la terrasse rivalise avec celle de Saint-Germain; ni les beaux ombrages de Richemont, si vantés, et qui méritent si bien de l'être. Cette place fut la dernière que je visitai. Le souvenir récent que je rapportai de ses belles prairies, de ses ombrages si frais, me fit éprouver un grand désappointement quand j'arrivai chez moi; le soleil des mois de juillet et d'août avait dévoré mes gazons; il n'en restait rien. Je pus faire la comparaison de notre climat et de celui que je venais de quitter. Mon jardinier m'assura que depuis trois mois il n'y avait pas eu de pluie, et presque chaque jour il en était tombé en Angleterre. Aussi, quand je demandai dans ce pays qu'on me procurât de la graine de ces beaux gazons qui étaient l'objet de mon admiration, on se moqua de moi et on me répondit que c'était l'humidité du sol et les soins qu'on leur donnait qui les rendaient si beaux; et que la graine en était la même que celle que nous employons en France. La sécheresse ne fut pas la seule cause de désappointement qui m'attendait à mon retour.


CHAPITRE VIII.

Mauvais goût très-dispendieux.—Mon voisin M. Lecouteulx de Canteleu.—Je revois madame de Staël.—M. Melzi, président de la république ligurienne.—M. Godin.—La belle Grecque.—Rien que de beaux yeux.—Mariage devant l'arbre de la liberté.—Divorce—Cambacérès.—Fâcheux effets du ridicule.—L'abbé Sieyès.—Heureuse influence d'un mot de Mirabeau.—L'arrêt d'exil.—Madame de Chevreuse.—Dureté de l'empereur.—Mort de madame de Chevreuse.—Mort du duc d'Enghien.—Procès de Moreau.—Conversation entre le premier consul et M. de Canteleu.—MM. de Polignac.—Brouillerie entre madame Moreau et Joséphine.—Justification imprudente.—Le portrait.—Recommandations aux jeunes femmes.—MM. de Toulougeon et de Crillon chez M. de Cauteleu.—L'inflexible Moniteur.—Mort de madame de Canteleu.—Joséphine voulant faire rompre son mariage avec Bonaparte.—Sage conseil de M. de Canteleu.—Inquiétude de Joséphine.—Manœuvres de Lucien contre Joséphine.—Bonaparte refusant sa porte à Joséphine.—Larmes et réconciliation.—Superstition de Napoléon.—Adresse de Joséphine.—Le confident discret.—Reconnaissance de Joséphine.—Je suis recommandée à Joséphine par M. Lecouteulx de Canteleu.