La ville de Londres est d'une étendue immense: non-seulement chaque famille y occupe une maison à elle seule, mais le plus grand nombre en a deux. Toutes les personnes exerçant une profession qui les fixe à la ville ont une seconde maison dans les faubourgs, qui sont une continuation de Londres, et qui s'étendent à plusieurs milles. Ces faubourgs se distinguent par de très-petits jardins placés en avant de chaque maison, et séparés de la route par une grille. La noblesse se rend à Londres au mois d'avril, et en part dans les premiers jours de juillet; il arrive de là que tout le quartier qu'elle habite est absolument désert pendant neuf mois de l'année: souvent on n'y rencontre plus une personne à laquelle on puisse demander son chemin. Une chose assez extraordinaire dont j'ai été frappée non-seulement dans ce voyage, mais dans ceux que j'y ai faits depuis, c'est une sorte de douceur, de taciturnité (si je puis m'exprimer ainsi) commune, non-seulement aux hommes, mais aux animaux. Les chiens y sont plus tranquilles, ils aboient moins; les chevaux y sont beaucoup plus doux: ces mêmes chevaux ramenés sur le continent après y avoir fait quelque séjour perdent souvent cette qualité. À Londres, le bruit des voitures, qui est continuel, ne permet pas de faire cette observation; mais si l'on habite une ville de province, on est frappé du silence qui règne partout. Pendant les soirées d'été, les Français (particulièrement en province) se promènent, causent; il en résulte une espèce de bourdonnement qui s'entend au loin. Chaque fois que j'ai passé la mer, cette différence m'a frappée.
Après avoir joui des plaisirs de Londres pendant quelque temps, je voulus voir quelques parties de l'Angleterre que les étrangers vont toujours visiter. Je commençai par le château de Blenheim, résidence des lords Spencer: cette magnifique habitation a été bâtie par la reine Anne, pour en faire don au duc de Marlborough.
On critique son architecture, qu'on trouve lourde et massive; mais ce qui paraît un défaut à beaucoup de personnes me semble au contraire digne d'éloge. Un château donné comme récompense nationale, doit, par sa solidité, défier la main du temps. Les générations passeront, et ce monument, ouvrage de la main des hommes, leur survivra; il apprendra aux siècles à venir comment le gouvernement anglais sait récompenser. Je me hâtai de quitter Blenheim: ces trophées, cette colonne élevée à la gloire de Marlborough, contristaient mon cœur. Une Française ne peut pas se plaire dans ce lieu. De là, j'allai à Stowe, chez le marquis de Buckingham: là aucune pensée pénible ne vint se mêler à mon admiration; le concert de bénédictions qui accompagnait les noms du marquis et de la marquise, chaque fois que leurs vassaux ou leurs domestiques le prononçaient, ajoutait à l'intérêt que je mis à visiter cette belle demeure. Le parc est un des plus beaux que j'aie vus, et le château renferme de très-beaux tableaux. On est étonné, en parcourant l'Angleterre, de la quantité énorme qu'on en trouve.
En parlant de tableaux, je me rappelle en avoir vu un dans une maison à Londres, qu'on me fit particulièrement remarquer dans une assez belle collection. Il est d'un peintre anglais, nommé West, qui est généralement placé par les Anglais au premier rang des hommes de talent. Ce tableau représente la mort d'Adonis. Vénus est assise; elle est vêtue d'un jupon, ou petticoat (comme disent les Anglais) de mousseline fond jaune, avec un dessin en fleurs de différentes couleurs. Adonis est couché à ses pieds; une de ses mains repose sur les genoux de Vénus. J'admirai beaucoup cette main, qui est bien morte, et qui se trouve en opposition à celle de Vénus qui soutient Adonis. Mais c'est à peu près tout ce que j'admirai. Je suis femme, je ne suis point artiste, je ne prétends pas du tout que mes jugemens soient autorité: une Vénus en jupon, et en jupon d'indienne, me semblait une chose tout-à-fait extraordinaire et nouvelle; mais où l'envie de rire était tout-à-fait impossible à vaincre, ce fut lorsque le maître de la maison, qui professait une grande admiration pour ce tableau, me dit, en m'en faisant remarquer toutes les beautés: Voyez, madame, l'estomac d'Adonis, il est classique. J'avoue, à ma honte sans doute, que je ne comprends pas encore à présent un estomac classique. Je le dis bien timidement à ce monsieur, en lui faisant observer que je pensais que l'on pouvait se servir de cette qualification en parlant des vêtemens, et qu'à cet égard ceux de Vénus me semblaient différer beaucoup de l'antique. Mais mon observation ne diminua rien de l'admiration de cet amateur d'estomacs classiques; il en parla pendant une heure.
Je citerai, parmi les habitations qui m'ont paru mériter le mieux l'attention des voyageurs, le château de Park-Place, appartenant à lord Malmesbury Wilton, résidence de lord Pembrooke, particulièrement remarquable par un grand nombre de belles statues. La charmante habitation de lord Harcourt, dont les jardins méritent d'être vus et admirés. Cette terre est située près d'Oxford. Cette ville est citée pour la beauté de ses colléges, de ses églises, de ses bibliothèques. Ce genre de mérite n'était pas trop de mon ressort; mais ce qui m'a frappée particulièrement, c'est cette apparence d'antiquité qui règne partout; je me croyais transportée à quelques siècles dans le passé. C'est dans cette ville et celle de Cambridge que la jeunesse d'Angleterre vient achever ses études, en sortant des colléges.
Je pense que c'est à cet usage qu'on doit attribuer la différence qu'on remarque en général entre les manières, les habitudes des Anglais et celles des hommes des autres pays.
En France, par exemple, un jeune homme sort du collége à l'âge de dix-sept ou dix-huit ans; alors il revient chez ses parens; il est présenté par eux à leurs amis. Ses manières se forment sur celles des personnes dont il est entouré; la conversation des dames lui donne ce poli, cette grâce qui distingue particulièrement les Français. Cette seconde éducation est peut-être celle qui influe le plus sur toute notre vie: c'est dans l'adolescence que se décident nos goûts et nos penchans; c'est dans l'âge où nos passions s'éveillent que nous recevons de tout ce qui nous entoure des impressions qu'il importe de bien diriger. C'est pourquoi je crois que des parens sages ne doivent pas abandonner au hasard d'une bonne ou mauvaise connaissance les premiers pas que leurs enfans font dans le monde.
Les premières années de la jeunesse des Anglais se passent toujours dans les universités. Ils y vivent entre eux, privés de la société des dames et loin de leurs parens. Les études ne pouvant remplir tous les momens de la journée, il en est bien quelques-uns où l'ennui les réunit autour de quelques bouteilles de bon vin. L'habitude qu'on reproche aux Anglais dans l'âge mûr doit prendre sa source dans le genre de vie imposé à leur jeunesse: c'est à l'indépendance dont ils jouissent dans ces universités qu'est due la différence de leurs manières.
En parlant de cette différence, je n'ai pas prétendu établir un parallèle à l'avantage des uns ou au détriment des autres. On admire quelquefois une pierre fausse, séduisante par l'éclat dont elle frappe les yeux, sans que pour cela le diamant brut perde rien de sa valeur.
J'ai parlé en général. Toutes les personnes voyageant en Angleterre trouveront à faire beaucoup d'exceptions. Entre bien des exemples que je pourrais citer pour prouver qu'il est des Anglais dont l'esprit et les manières sont remplis de grâces, je rapporterai l'impromptu attribué à milord Albemarle.