Le jour de ma prestation de serment à Saint-Cloud, je m'y trouvai avec M. d'Aubusson. Nous revînmes à Paris ensemble. Je désirais faire une visite à la princesse de G....; lui-même voulait la voir, mais l'un et l'autre nous redoutions son opinion sur nos nouvelles dignités, et nous résolûmes de faire cette visite en commun, pour mieux nous défendre des sarcasmes que nous attendions.
La princesse de G.... est du petit nombre des personnes qui n'ont jamais dans aucun temps désespéré de la cause des Bourbons et de leur retour. Son dévouement, son attachement pour eux étaient généralement connus. Son fils, le prince de B***, partageait ses opinions; il blâmait vivement tout ce qui s'attachait à la cour de Napoléon. Lorsque je fus nommée dame du palais, il était une des personnes que je craignais le plus de rencontrer chez sa mère.
La manière dont l'empereur sut vaincre sa résistance et l'attirer à lui, mérite qu'on en parle. Napoléon attachait un grand prix à réunir autour de lui les familles les plus marquantes de l'ancienne cour. Il avait commencé par s'emparer de leurs enfans, sans que la volonté des parens pût en aucune façon les soustraire à son autorité.
Telle personne venait de payer dix mille francs pour acheter un remplaçant pour son fils atteint par la conscription, qui le voyait le lendemain arraché de ses bras comme garde d'honneur, pour aller paver de ses ossemens les routes de Russie. Charles et Edmond, les deux fils du prince de B***, étaient très-jeunes encore. Leur éducation n'était pas terminée; leur père espérait trouver dans leur grande jeunesse une sauve-garde contre la toute-puissance de Bonaparte. Mais c'était vainement qu'il s'en flattait. Son nom, son rang dans le monde, la réputation parfaite et si bien méritée de la princesse de B......, tout se réunissait pour que l'empereur cherchât les moyens d'attirer à lui cette famille.
Il commença par envoyer des brevets de sous-lieutenans à ses fils. Sous un gouvernement tel que celui de Napoléon, c'était un ordre difficile à éluder. Le prince de B...... eut recours à Fouché. Ce ministre, dans les temps difficiles de la révolution, avait rendu de grands services à plusieurs personnes de la cour, notamment à la maréchale de B***. Il était donc très-simple que le prince s'adressât à lui pour obtenir qu'on ne lui enlevât pas ses enfans.
Il représenta au ministre leur grande-jeunesse, et demanda du temps (au moins celui de terminer leur éducation).
Assurément tous les efforts que fit alors le prince de B....... pour soustraire ses fils à la volonté de l'empereur, et les retenir le plus long-temps possible loin de l'armée, prouvent bien le dégoût qu'il avait pour le gouvernement de Bonaparte: car dans cette famille l'honneur, la bravoure sont héréditaires, et les deux jeunes princes Charles et Edmond en ont donné plus tard d'assez brillantes preuves.
Fouché, ayant été mis en rapport avec le prince à cette occasion, fut employé par Bonaparte pour le séduire et lui faire accepter une place de chambellan et une de dame du palais pour la princesse.
Depuis plusieurs mois, les maisons de l'empereur et de l'impératrice avaient réuni un grand nombre des familles les plus distinguées de l'ancienne cour. En acceptant, le prince ne donnait plus l'exemple, il ne faisait que le suivre. On lui montrait en perspective la restitution des terres non vendues, appartenant au duc d'Harcourt, grand-père de la princesse. Cette immense restitution, d'un grand intérêt pour ses enfans, était fort importante aussi pour les deux sœurs de sa femme, la duchesse de C*** et la princesse de C***, toutes trois petites-filles du duc d'Harcourt. Était-il le maître de sacrifier tant d'intérêts réunis, par l'obstination de ses refus? Non; il devait accepter, et il le fit.
Lors du retour de Louis XVIII, il fut traité froidement par lui, et ne fut pas compris dans la formation de la chambre des pairs. Il en fut blessé; son caractère naturellement froid, haut, fier, s'irrita (je le suppose) de cette distinction: à sa place, il me semble que j'en eusse été très-flatté. Si le roi se montrait plus sévère avec lui qu'envers toutes les autres personnes qui comme lui avaient composé la cour de l'empereur, c'est que sans doute sa majesté faisait plus de cas de lui que de tout autre, et puisqu'elle regrettait que son nom eût été inscrit sur l'almanach impérial, c'est que ce nom ne devait pas se trouver sur la même ligne que ceux qu'on y voyait.