En traversant les Ardennes nous courûmes quelques dangers. L'empereur avait déterminé la route que nous devions suivre; malheureusement, cette route n'était tracée que sur la carte. Elle devint si mauvaise qu'on fut obligé, dans une descente très-rapide, de soutenir les voitures avec des cordes. Joséphine effrayée voulut descendre malgré la pluie et la boue qui couvrait la route. De toutes les personnes du voyage, hommes ou femmes, maîtres ou domestiques, je fus la seule qui restai dans ma voiture. J'ai remarqué souvent qu'on s'effraie de dangers imaginaires, et qu'on ne pense pas à ceux dont on est sans cesse entouré. J'en trouvais un très-réel à recevoir la pluie, à mouiller mes pieds, et à gagner un rhume presque certain. La chance d'être versée était beaucoup moins probable; on exalta beaucoup mon courage, qui ne me paraissait au contraire que de la prudence. C'est ainsi que dans le monde on ne s'entend pas toujours sur les mots; on devrait bien faire un dictionnaire qui leur donnerait leur véritable signification.

La peur que l'impératrice éprouva me rappelle celle de beaucoup de gens, lorsqu'ils entendent le tonnerre. Une femme de ma connaissance, âgée de soixante-dix ans, est toujours tourmentée à l'excès par tous les orages. Un jour je lui demandai si, dans le cours de sa longue vie, elle avait déjà vu quelqu'un tué par le tonnerre; elle me dit que non; je lui fis observer que sans doute, elle avait vu mourir autour d'elle une foule de personnes par suite d'apoplexies, de fièvres et d'accidens auxquels on ne pense jamais; que je croyais que dans tous les instans nous étions entourés de dangers qui peuvent nous atteindre avec bien plus de facilité que le tonnerre.

En parlant de cette route, je dois faire mention d'une attention charmante de Joséphine pour moi. En passant près de la forteresse du Luxembourg, elle envoya à la portière de ma voiture, qui suivait la sienne de très-près, son écuyer cavalcadour, pour me faire remarquer un ouvrage fortifié qu'on lui avait dit fait par mon père le général D***; rien au monde n'était plus aimable que ce message.

Dans la mauvaise route que nous avions parcourue, la voiture dans laquelle se trouvait madame Saint-Hilaire, première femme de chambre, versa. Elle n'arriva à Liége qu'un jour après nous. Aussitôt qu'on s'était aperçu de son absence, on avait envoyé quelques cavaliers de l'escorte pour s'informer de la cause de ce retard, et protéger son voyage. Mais ces soins ne parurent pas suffisans à madame Saint-Hilaire, qui était très-offensée que la cour entière ne fût pas bouleversée par son absence; la gravité importante de sa contenance contrastait singulièrement avec la simplicité gracieuse de sa maîtresse.


CHAPITRE X.

Vérité des tableaux de Téniers.—Beaux paysages et affreuse population.—Influence de la vie sédentaire et de l'abus du café.—Séjour à Aix-la-Chapelle.—L'impératrice à la préfecture.—Heureux hasard.—Mauvaise habitude et mauvaise humeur de madame de L....—L'auteur citée pour modèle par Joséphine.—Lésinerie de madame de L....—L'eau de Cologne de J. M. Farina.—Adoration perpétuelle devant l'empereur.—Napoléon questionneur.—M. de R....... courtisan parfait.—Définition du courtisan par le duc d'Orléans, régent.—Jalousie excitée par la broderie d'un habit.—Colère de M. d'Aubusson.—Plaisanterie cruelle.—Portrait de madame de La Rochefoucault.—Ambition et désappointement.—Piége de cour.—Le général Franceschi.—Naïveté de sa femme.—Querelles et coups de pincettes.—Diplomatie féminine à propos de révérences.—La révérence en pirouette.—Embarras, consultations et explication.—Les visages et les masques.—Gaucherie germanique.—Passion d'une princesse pour M. de Caulaincourt.—Colère de Napoléon excitée par la laideur d'une actrice.—Réintégration de M. Méchin destitué.—Humanité du prince primat.—Attention de ce prince pour l'auteur.—L'éventail brisé et remplacé.—Erreur légère et chagrin de Joséphine.—Audiences de Marie-Louise.—Questions habituelles de l'empereur répétées par Marie-Louise.—Gaucherie impériale.—Mauvaise mémoire de Marie-Louise.


En traversant la Belgique, on retrouve toute la vérité des tableaux de Téniers; les plus beaux paysages, et le peuple le plus affreux que j'aie jamais vus. Quand tous ces ouvriers sortaient de leurs manufactures pour voir l'impératrice, ils présentaient un spectacle affligeant. Ce contraste entre ce beau pays et ses habitans m'étonna; on me dit que c'était la conséquence de la vie sédentaire des peuples manufacturiers, et surtout leur mauvaise nourriture, dont le café est la base. Avec l'argent qu'il leur coûte, ils pourraient se procurer des alimens plus substantiels.

En arrivant à Aix-la-Chapelle, nous fûmes tous très-mal logés dans une maison achetée par l'empereur. Après quelques jours, M. Méchin, préfet d'alors, quitta l'hôtel de la préfecture pour le céder à Joséphine, et fut avec toute sa famille s'établir dans une auberge. Tout le service fut dispersé dans les maisons voisines de la préfecture. Je ne sais comment il arriva, dans ce voyage que presque toujours M. de Ségur, qui faisait les fonctions de maréchal-des-logis de la cour, désignait mon logement dans la maison occupée par l'impératrice. Il m'arriva très-rarement d'être logée ailleurs. Ce hasard (car sans doute ce n'était que cela) donnait beaucoup d'humeur à madame de L***. Elle avait la mauvaise habitude de n'être jamais prête. Je n'ai jamais vu aucune promenade, aucun départ qui ne fût un peu retardé par elle; ce qui donnait beaucoup d'humeur à Joséphine. Un jour même, cette humeur fut exprimée un peu sèchement. Elle eut la bonté de me citer pour exemple, comme ayant toujours une toilette très-soignée, et cependant me trouvant toujours la première dans le salon. Madame de L*** répondit que cela m'était très-facile, que j'étais toujours logée dans le palais, ou que, si je n'y étais pas, j'étais toujours très-près; que les coureurs chargés, les jours de départ, d'aller éveiller les femmes de chambre, n'arrivaient jamais chez elle qu'après avoir fait leur tournée. C'était un peu vrai, mais aussi madame de L*** ne stimulait jamais leur zèle par quelque gratification. Avec une belle fortune, elle cherchait à éviter les plus petites dépenses. Cette lésinerie était poussée à un point ridicule. Elle faisait payer par les personnes qui se trouvaient près d'elle mille bagatelles, sous le prétexte qu'elle n'avait sur elle que des napoléons. Entre mille exemples j'en citerai un: En quittant Cologne, nous avions toutes acheté beaucoup d'eau de Jean-Marie Farina; j'en avais gardé seulement dans un nécessaire pour le temps du voyage, et j'avais fait emballer le reste. Madame de L***, qui avait fait de même, mais qui n'en avait pas gardé assez, au lieu de déballer sa caisse, me tourmenta pouf me faire défaire la mienne, et envoya un jour la chercher chez ma femme de chambre: le tout pour s'éviter la peine d'un déballage, qu'elle ne voulait, disait-elle, faire qu'à Paris.