Madame de L*** était en adoration perpétuelle devant l'empereur; sa soumission pour tout ce qu'il disait ou voulait était entière. Je ne pense pas qu'elle ait eu jamais une seule pensée à elle. Ce qui, dans ses facultés, pouvait lui appartenir, était tellement confondu avec son admiration, que je suis bien sûre qu'elle-même n'aurait pas su en faire la distinction. Un jour, en partant pour la chasse, qu'elle devait suivre en calèche, je l'entendis dire à sa fille: Mais, Lucie, allez donc changer cette robe; vous savez que l'empereur n'aime pas cette couleur. Un autre jour, avant de descendre dans le salon, elle lui fit répéter sa leçon, et revoir ses cahiers d'extraits d'histoire qu'elle avait apportés avec elle. «L'empereur vous fera des questions, et vous ne saurez que répondre,» lui disait-elle. Il est vrai que souvent il questionnait les femmes, particulièrement les jeunes, et toutes généralement avaient grand'peur de se tromper en lui répondant.
L'empereur, en quittant Boulogne, vint joindre Joséphine à Aix-la-Chapelle. Parmi les personnes qui raccompagnaient, se trouvait M. de R... On eût pu le citer comme modèle d'un parfait courtisan; non cependant dans le sens de la définition donnée par le duc d'Orléans régent, qui disait que, pour être un parfait courtisan, il fallait être sans honneur et sans humeur. M. de R... était premier chambellan, et, comme tel, l'ordonnance lui attribuait une broderie plus large que celle des habits des chambellans. Cette distinction et quelques habitudes de M. de R... mettaient M. d'Aubusson dans des colères continuelles. Un jour entre autres, en parlant de cette différence de l'habit du premier chambellan avec celui des autres, il fit une plaisanterie peu applicable d'ailleurs à celui contre qui elle était dirigée. «L'habit du premier chambellan, dit-il, doit être surtout bien rembourré sur les épaules.» M. d'Aubusson était arrivé à cette cour un peu comme un chien qu'on fouette. Vingt fois je le vis au moment de donner sa démission de sa place, tant il s'en trouvait ennuyé. Madame de La Rochefoucault ne cessait de l'encourager à rester. Elle avait un vif désir de retrouver à cette cour ses habitudes et les gens de sa société. C'était une femme d'un esprit très-agréable. Sa physionomie était fine, spirituelle. Elle eût été jolie si elle n'eût pas été contrefaite. Son esprit était empreint d'une légère teinte de moquerie, mais de cette moquerie de bonne compagnie, qui n'était jamais offensante pour personne, et qui était tempérée par une sensibilité vraie. Je la vis souvent s'attendrir au récit de belles actions. Tout en rendant justice à son cœur, aux qualités aimables qui la distinguaient, je dois, à regret, convenir qu'elle eut quelque tort avec Joséphine à l'époque du divorce. Sa place était marquée près d'elle: jamais elle n'eût dû la quitter; dans cette occasion, elle fut tout-à-fait dupe de l'empereur et de sa propre ambition.
Napoléon avait un vif désir de lui voir donner sa démission. Si elle ne l'eût pas fait, elle restait, de droit et de fait, dame d'honneur de l'impératrice Marie-Louise. On lui fit insinuer, sous le voile de l'intérêt, que puisqu'elle ne voulait pas suivre Joséphine et s'attacher à son sort, elle ne pouvait pas rester, au moins volontairement, près de la nouvelle impératrice; mais que, si elle donnait sa démission, ce moyen concilierait tout, ce qu'elle devait à Joséphine et ce qu'elle devait à sa famille, dont l'intérêt exigeait qu'elle restât à la cour de Napoléon; que celui-ci ne manquerait certainement pas de la renommer dame d'honneur de Marie-Louise; qu'il s'en était expliqué, et qu'ainsi elle aurait envers Joséphine et envers le public l'excuse de l'impossibilité de résister aux volontés de l'empereur.
Elle donna dans ce piége. Elle dit à Joséphine que sa santé, ses enfans, sa famille l'empêchaient de la suivre, si elle s'éloignait de Paris et de la France (comme on le croyait alors), mais qu'elle ne resterait pas attachée à celle qui venait occuper son trône, et qu'elle donnait sa démission. Elle la donna en effet. C'était ce que voulait l'empereur. Chacun sait que, libre par cette résolution, ce fut de madame la duchesse de Montebello qu'il fit choix. Dans cette circonstance, madame de La Rochefoucault fut mal conseillée par son ambition; elle l'eût été mieux sans doute, si elle eût écouté son cœur et qu'elle fût restée près de Joséphine.
Je reviens à Aix-la-Chapelle, dont je me suis éloignée. Le cercle habituel se composait du service, et des personnes admises à faire leur cour. Elles étaient en assez petit nombre. Le général Franceschi s'y trouvait avec sa femme. Celle-ci ne pouvait pas se consoler d'avoir pu épouser Joseph Bonaparte, et de l'avoir refusé: «Mais aussi, disait-elle naïvement, qui eut jamais pu prévoir ce qui est arrivé?» Je crois que ce souvenir entrait bien pour quelque chose dans les querelles violentes qu'elle avait avec son mari, et dans lesquelles, disait-on, les pincettes figuraient quelquefois à défaut de meilleur argument. Une autre dame allemande, dont le mari, qui était Français, commandait à Cologne, était venue passer à Aix tout le temps de notre séjour en cette ville. Comme elle savait qu'en la quittant la cour se rendrait à Cologne, elle voulait prémunir ses amies contre les gaucheries qu'elles auraient pu faire, et elle leur donna ses instructions pour les présentations. Elle leur mandait qu'on devait faire trois révérences, une à la porte du salon, une au milieu, et une troisième quelques pas plus loin, en pirouette. Cette instruction pensa tourner toutes les têtes à Cologne (au moins celles des personnes qui prétendaient à l'honneur d'être présentées.) Le plus grand nombre était des dames âgées, plusieurs étaient d'une taille qui aurait pu leur rendre très-difficile et même dangereuse la tentative d'une pirouette. Madame Duchaylar, que je connaissais, et dont le mari occupait une place à Cologne, s'empressa, aussitôt mon arrivée dans cette ville, de venir me voir et me demander l'explication de cette troisième révérence, pour laquelle ces dames s'exerçaient depuis quinze jours. Après en avoir ri beaucoup ensemble, et à force d'y penser, je me rappelai qu'en effet la dame dont j'ai parlé plus haut, en faisant sa troisième révérence, se retournait un peu vers la place où nous étions assises, sans doute pour nous y faire participer; c'était sans doute cela qu'elle appelait une révérence en pirouette.
Il y avait bien dans ce qui composait ce cercle habituel certaines personnes qui présentaient quelques traits assez plaisans à peindre. Une personne de ma connaissance me le demandait dernièrement, mais c'est une œuvre fort difficile.
À la cour, on ne voit pas de visage, on ne voit que des masques. À la vérité, ce masque se dérange quelquefois, et laisse voir le bout de l'oreille; mais si on veut le peindre, on dit qu'on est méchant. Et pour, ne dessiner que des masques, ce n'est pas la peine; on en trouve partout. Il me semble que si j'étais souverain, je serais bien ennuyé de n'avoir jamais autour de moi que des êtres pensant et agissant d'après ma volonté. Autant vaudrait n'avoir pour compagnie que sa propre image répétée dans beaucoup de miroirs.
Je trouverais au contraire piquant de pouvoir jouir de la conversation de quelques personnes bien indépendantes, ayant en toute propriété leurs pensées, qu'elles ne craindraient pas d'exprimer. Mais à la cour, il en est des pensées comme des habits: il faut qu'elles soient déguisées par un certain tour d'expression convenu, et il est quelquefois aussi impossible de montrer ses idées qu'il le serait de paraître vêtu comme on l'était il y a deux siècles.
Si les grâces sont le complément de la beauté, comme le goût est celui de l'esprit, les Françaises doivent remercier la nature qui les a si bien traitées; car, toute prévention à part, je suis obligée de dire que les femmes de notre nation se distinguent parmi toutes les autres.
Les différentes cours d'Allemagne que nous passâmes en revue pendant ce voyage nous fournirent les preuves de la justesse de cette observation; nous ne rencontrâmes pas une de ces princesses dont la tournure pût rivaliser avec celle de la moins élégante de nos ouvrières en modes.