Cet excellent prince, aussi bon que spirituel, était coadjuteur de son oncle l'électeur de Mayence.

Quoique la révolution arrivée en France l'eût privé de cette succession (puisqu'on s'était emparé de Mayence), il n'en payait pas moins des pensions à tous les anciens serviteurs de son oncle.

Je citerai de lui une attention très-aimable pour moi. Au bal donné par la ville de Mayence à l'empereur, il vint s'asseoir sur le siége que je venais de quitter pour danser une valse avec le prince d'Isembourg. J'y avais laissé mon éventail; il le brisa en s'asseyant.

La danse finie, je cherchai mon éventail un instant, mais quelqu'un m'ayant dit ce qui était arrivé, je cessai bien vite de m'en occuper.

Deux mois après je reçus à Paris un éventail charmant.

Joséphine avait l'habitude, avant les audiences diplomatiques, de voir la liste des présentations, en sorte qu'elle était ou se mettait parfaitement au courant des ambassadeurs et des ministres qui devaient en faire partie; elle savait à peu près avant ce qu'elle devait dire à chacun. Il arriva cependant un jour qu'en répondant à M. de Lima, et lui disant, je reçois avec plaisir les félicitations du prince régent de Portugal, elle se trompa et dit le prince régnant, pour le prince régent. Elle était désolée après l'audience; je ne sais quelle était la sotte personne qui avait pu l'avertir de cette bévue; lui en parler était très-inconvenant et très-méchant, car on était certain qu'elle s'en affligerait.

Au reste, je dois dire que toutes les audiences auxquelles j'ai assisté se passaient de la manière la plus convenable; et ce qui pourra surprendre, c'est qu'il n'en était pas ainsi de Marie-Louise, qui cependant devait en avoir pris l'habitude à la cour d'Autriche. Mais en vérité rien de plus pitoyable que la plupart des réceptions de cette jeune et malheureuse princesse. Madame la duchesse de Montebello tenait la feuille contenant les noms des personnes présentées; souvent elle lisait mal les noms étrangers; quand elle avait dit: «J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté impériale et royale Monsieur...,» elle s'arrêtait, hésitait, balbutiait. Marie-Louise alors se penchait pour lire elle-même le nom; puis, à l'exemple de Napoléon, elle demandait à la personne présentée: Êtes-vous marié? avez-vous des enfans? et quelquefois elle ajoutait comme son époux: Que faites-vous? Le ministre de Saxe, le comte d'Einselden, que je voyais très-souvent alors, me disait à chaque audience de Marie-Louise: En vérité l'impératrice devrait savoir que je ne suis pas marié, que je n'ai pas d'enfans, car je le lui ai déjà dit tout autant de fois que je l'ai vue. Il paraît qu'elle a peu de mémoire.


CHAPITRE XI.

De Mayence à Saverne.—Le général Ordener et madame de La Rochefoucault.—Plaintes de madame de La Rochefoucault à l'impératrice.—Bonté de Joséphine.—Sa douceur dégénérant en faiblesse.—Jalousie entre ses femmes de chambre.—Mademoiselle Avrillon et madame Saint-Hilaire.—Madame de La Rochefoucault grondant l'impératrice.—Larmes de Joséphine.—Joséphine parlant de la mort du duc d'Enghien.—Prières de Joséphine et regret de Napoléon.—Arrivée à Nancy.—M. d'Osmond, évêque de Nancy.—Madame Lévi.—Invitation à déjeuner refusée par l'impératrice.—Autre temps, autres mœurs.—Prodigalité de Joséphine, venant de la bonté de son cœur.—Importunités des marchands.—Joséphine achetant une bourse que son intendant refuse de payer.—Triomphe de Napoléon en voyage et froid accueil des Parisiens.—Opinion de Napoléon sur le 10 août.—Mépris de Napoléon pour le peuple.—Chagrins domestiques de l'auteur.—Spéculations sur les fonds publics.—Engagement imprudent.—Dépenses énormes et inévitables.—Vente à réméré de la terre de V...—Beau rêve et triste réveil.—Le spéculateur en perte.—Fuite de MM.*** et ruine de l'auteur.—Lettre de MM.*** à l'auteur.—Résolution soudaine.—L'auteur priant l'impératrice d'accepter sa démission.—Le général Foulers envoyé à l'auteur par l'impératrice.—Instance de Joséphine.—Explication différée.