En quittant Mayence, on vint coucher à Saverne; nous y trouvâmes le général qui avait commandé l'expédition d'Ettenheim; il fut, ainsi que plusieurs autres généraux, admis au souper de l'impératrice, et le hasard le plaça à côté de madame de La Rochefoucault. Ne connaissant ce général que par son nom, qui avait acquis une si funeste célébrité, et nullement par sa figure, je ne pouvais pas comprendre les signes que me faisait madame de La Rochefoucault, signes qui annonçaient un vif sujet de mécontentement. Après souper, une conversation qui eut lieu devant moi, dans l'appartement de Joséphine, m'en donna l'explication.

Madame de La Rochefoucault lui dit: «Quand j'ai refusé si long-temps l'honneur que Votre Majesté voulait me faire, c'est ce que je savais bien que ses bontés, son amitié même, ne pouvaient pas m'éviter une foule de désagrémens indépendans de sa volonté, comme, par exemple, le malheur (qui m'est arrivé ce soir) de me trouver placée à souper à côté du général***.» Madame de La Rochefoucault ne pouvait pas s'en consoler. On trouvera peut-être singulière la liberté avec laquelle elle adressait ces plaintes à l'impératrice; mais elle avait été son amie long-temps avant d'être sa dame d'honneur, et la bonté de Joséphine lui donnait tout-à-fait son franc-parler.

Dans une autre circonstance, je l'avais vue en user jusqu'au point de la faire pleurer; c'était à propos de ses femmes de chambre que cette sévère leçon lui avait été donnée.

J'ai déjà dit que l'impératrice était parfaitement bonne, d'un caractère doux, égal, mais très-faible. La dernière personne qui lui parlait avait toujours raison avec elle.

Il arrivait de là quelquefois que les deux parties, auxquels en particulier elle avait donné droit, en appelaient à elle-même, se croyant sûres chacune de leur côté de triompher. Ce fut ce qui arriva un jour avec ses femmes de chambre.

Mademoiselle Avrillon, qui avait été à madame Bonaparte, avait toutes les peines du monde à perdre avec l'impératrice la familiarité dont sa grande bonté lui avait laissé contracter l'habitude; elle venait lui faire ses plaintes. Il existait une grande jalousie entre elle et madame Saint-Hilaire, première femme de chambre, et les sujets de doléance ne manquaient jamais, surtout en voyage; c'était souvent relativement aux chambres que leur désignait M. Philippe de Ségur, maréchal-des-logis: si celle de madame Saint-Hilaire était meilleure que celle de mademoiselle Avrillon, cette dernière venait tourmenter Joséphine; il en était de même si c'était madame Saint-Hilaire qui se crût maltraitée. Jamais les prérogatives des ambassadrices entre elles n'ont occasioné autant de débats qu'il s'en élevait quelquefois entre les femmes de Joséphine.

Mademoiselle Avrillon trouvait fort mauvais que madame Saint-Hilaire se fît accompagner par sa femme de chambre, et surtout qu'elle l'envoyât dîner à la même table où elle se trouvait.

Un jour les différentes parties avaient réclamé près de Joséphine le redressement de leurs griefs respectifs; elle avait, comme d'habitude, donné raison à chacune, et il en était résulté que le désordre avait été porté au comble, chaque partie se trouvant forte de son approbation.

Madame de La Rochefoucault intervint; elle lui fit sentir qu'elle ne devait pas permettre à ses femmes de venir jamais l'entretenir de leurs débats; elle lui dit que c'était sa trop grande bonté à cet égard qui avait empiré le mal.