Cette lettre ne devait me laisser aucune espérance. Je dus de suite prendre courageusement mon parti, et renoncer à un monde dans lequel je ne pouvais plus paraître avec l'éclat qui m'avait entourée jusqu'alors.

J'écrivis à l'impératrice; sans entrer dans aucun détail, je lui disais qu'une circonstance imprévue et impérieuse me prescrivait de quitter Paris, que je la priais d'accepter ma démission.

Quelques heures après le départ de ma lettre, le général Fouler, son écuyer cavalcadour, arriva chez moi, avec l'invitation de me rendre de suite à Saint-Cloud. J'y fus, j'y trouvai Joséphine seule; elle vint à moi avec l'empressement le plus aimable. «Que vous est-il donc arrivé? me demanda-t-elle; quelque chose que ce soit, je puis, je crois, le réparer, et c'est là, sans doute, la plus heureuse prérogative de ma position. Parlez, ouvrez-moi franchement votre cœur. Vous savez si je vous aime; dans les mois que nous venons dépasser ensemble, j'ai su vous apprécier[59]; je ne veux pas que nous soyons séparées. Non, ajouta-t-elle en m'embrassant, nous ne le serons pas, nous ne pouvons pas l'être.»

J'allais répliquer et lui dire que j'étais pénétrée de sa bonté, mais qu'il m'était impossible d'en profiter, que les circonstances dans lesquelles je me trouvais étaient irréparables, et nécessitaient le parti que je prenais, lorsque l'empereur entra chez elle. Le salon fut bientôt rempli de monde; je dus remettre cette explication à un autre jour.


CHAPITRE XII.

Événement tragique raconté par madame de La Rochefoucault.—Dernière précaution d'une mourante.—Désespoir d'un jeune homme.—Réflexions de la maréchale... sur cette aventure.—Le voleur de cœur.—Attendrissement suivi d'hilarité.—Le diamant volé et retrouvé.—Empressement des jeunes femmes auprès de la maréchale...—La devise de la république brodée en garniture de robe par ordre de la maréchale...—Tendresse du prince de Talleyrand pour mademoiselle Charlotte.—Conjectures.—Stupéfaction du corps diplomatique.—Question de M. d'Azara à madame Duroc.—Méprise de celle-ci.—Madame Duroc prise pour habile diplomate.—Désolation de madame Duroc qui craint de passer pour sotte.—Promenade proposée par l'empereur.—Correspondance mystérieuse.—Lettres anonymes.—Napoléon dénoncé à Joséphine, et Joséphine dénoncée à Napoléon.—L'espion cherchant à exciter la jalousie de l'empereur.—Secret impénétrable.—Promenade à la Malmaison.—Noms rayés par l'empereur.—Bonne mémoire de Napoléon.—Spectacle et cercle à la cour.—Mésaventure d'un riche banquier.—Mot de la princesse Dolgorouki sur la cour impériale.


La maréchale*** était du nombre des personnes qui venaient d'arriver dans le salon de l'impératrice. Madame de La Rochefoucault, encore tout émue d'un événement que son médecin venait de lui raconter, nous dit qu'il avait été appelé pour donner ses soins à une jeune femme qui était tombée sous les roues d'une voiture, qu'elle était tellement blessée qu'elle mourut quelques minutes après qu'il fut près d'elle, mais qu'elle avait eu encore assez de force pour lui dire avant de mourir: «Monsieur, il va arriver ici quelqu'un qui sera bien malheureux de ma perte, je vous le recommande, ne l'abandonnez pas à son désespoir. Emportez les pistolets qui se trouvent dans mon secrétaire, car je craindrais que dans le premier moment de sa douleur il ne pût en faire un usage funeste.»

En effet, ce médecin avait vu arriver peu de temps après un jeune homme dont le désespoir était si déchirant, qu'il lui avait inspiré un véritable intérêt.