À une époque où le prince Eugène partait pour l'armée, il dit à Joséphine qu'il avait dans son régiment un jeune officier qu'il aimait beaucoup, qui venait de perdre sa mère qui lui avait laissé de très-beaux diamans, qu'il en était fort embarrassé, ne pouvant pas les emporter à l'armée, et qu'il lui avait offert de les faire garder, avec ceux de l'impératrice, par la personne préposée à cet effet; Joséphine lui dit qu'elle y consentait, que cet officier pouvait se présenter chez sa première femme pour y déposer ses diamans, mais qu'on la fît prévenir, attendu qu'elle voulait connaître ce qu'on déposait.

Le lendemain à l'issue de son déjeuner, on vint l'avertir de l'arrivée de cet officier; elle monta un instant très-court dans l'appartement de cette première femme de chambre, pour s'assurer de la valeur de ce qu'on lui confiait. L'amitié que le prince Eugène avait pour cet officier la portait à prendre tous ces soins; aussitôt que la remise de ces objets fut faite, elle revint dans son appartement.

Deux heures après, l'empereur était instruit de tous ces détails par le correspondant anonyme, à la réserve qu'on lui avait tu la circonstance du dépôt qui avait motivé cette visite; on voyait qu'on aurait voulu pouvoir y donner une apparence coupable. L'heure, le signalement de l'officier étaient bien exacts.

Pendant plusieurs années, cette mystérieuse correspondance a été suivie à chaque circonstance qui pouvait présenter quelques malignes interprétations. Il n'y avait aucun doute que l'auteur ne fût une personne du château, et même il fallait qu'elle y occupât une place qui lui donnât l'entrée des salons, car souvent ces lettres avaient pour objet des choses qui devaient rester inconnues aux personnes du service subalterne. L'écriture de ces lettres, qui était toujours la même, ne paraissait pas contrefaite.

Jamais on n'a pu avoir aucune lumière sur ce génie invisible qui suivait leurs majestés partout. Deux jours après, Joséphine m'envoya chercher pour l'accompagner à la Malmaison. L'empereur était de cette promenade; en y arrivant, nous nous assîmes quelques instans dans le salon. M. de Rémuzat en profita pour s'approcher de l'empereur; il tenait un papier d'une main et une écritoire de l'autre; il lui présenta le papier; l'empereur le parcourut, prit la plume, et biffa vivement avec humeur deux noms.

C'était la liste pour les invitations d'un cercle. Joséphine, qui était près de moi, sourit et prit mon bras pour passer dans le parc. J'étais curieuse de connaître les deux noms rayés qui avaient fait naître ce sourire; mais je ne devais pas me permettre de question. L'impératrice ne laissa pas long-temps ma curiosité en suspens; elle me dit que Napoléon voulait qu'on lui présentât toujours la liste des invitations des cercles; souvent il rayait quelques noms, mais qu'il y en avait deux qu'on était presque certain de trouver dans les raturés. Si l'empereur les laissait quelquefois, c'était à regret, et par des considérations relatives à l'entourage de ces dames; car pour elles-mêmes, leurs noms eussent toujours été rayés: l'une était madame de V***, l'autre madame de T... L'empereur avait une mémoire des noms et des personnes qui le trompait rarement.

Lorsqu'il y avait spectacle à la cour, le cercle dans les appartemens y succédait; beaucoup de personnes de la ville recevaient des billets pour le spectacle: ces billets ne leur donnaient aucun droit de se présenter au cercle.

Un soir, M. de ***, riche banquier, était dans le parterre en habit habillé très-brillant, sa toilette ne le cédait en rien à celle de beaucoup de personnes de la cour, près desquelles il se trouvait. En sortant, il rencontra plusieurs membres du corps diplomatique qu'il connaissait, et, tout en causant avec eux, il les suivit et arriva dans les salons.

Il y avait fort peu de temps qu'il y était, lorsque l'empereur distingua au milieu de cette foule de courtisans une figure qui lui était inconnue; il lui fit dire de sortir. L'existence honorable dont M. de *** jouissait dans le monde rendit cette commission fort dure à exécuter pour celui qui en fut chargé. M. de *** en fut frappé d'autant plus douloureusement, qu'il aimait à s'entourer habituellement de beaucoup de personnes de la cour, qu'il recevait chez lui tous les ambassadeurs, et en général fort bonne compagnie.

Ces cercles furent définis un soir devant moi par la princesse Dolgorouki; cette femme, fort spirituelle, avait fait par son esprit les délices de la cour de l'impératrice Catherine. Elle arriva chez la baronne de Saint-Marceau où j'étais, en sortant du château; on lui demanda ce qu'elle en pensait; elle répondit: On trouve bien là une grande puissance, mais non pas une cour.