La faiblesse du ministre, son laissez-aller avec elle, lui donnaient l'assurance qu'il ne dirait pas non, si elle pouvait parvenir à vaincre la résolution de l'empereur.

Elle mit donc tout en œuvre pour parvenir à le voir.

Ce n'était pas chose facile; il ne l'aimait pas. Sa liaison avec le ministre, qu'elle s'était plu à afficher, l'avait indisposé contre elle.

Joséphine, à qui elle s'adressa pour obtenir une audience, n'osa pas même la demander. Mais madame*** ne se rebuta pas. Elle alla dans les appartemens, dans les corridors, et après bien des heures d'attente, elle saisit l'empereur au détour d'une porte, se jeta à ses pieds, et tant il est vrai que la bête la plus bête a une sorte d'éloquence de sentiment quand il s'agit d'intérêts qui touchent son bonheur, elle arracha à l'empereur ces mots: Eh bien, madame, si vous ne voulez pas le quitter, alors épousez-le.

Elle ne demandait pas mieux assurément, c'était la volonté du ministre qu'elle n'avait pu maîtriser jusqu'alors assez pour arriver à ce but désiré, qu'elle redoutait: mais une fois munie de l'ordre qu'elle se fit donner, elle sortit triomphante, et force fut au ministre de se soumettre à épouser... Dans cette circonstance on put se convaincre d'une grande vérité, c'est qu'une personne de peu d'esprit réussit dans beaucoup de choses ou échoueraient celles qui ont du tact et le sentiment des convenances; celles-là sont retenues par mille craintes, par mille bienséances qu'elles craignent de blesser. Celle qui manque de ces qualités n'aperçoit que son but, elle y marche hardiment en passant sur tous les obstacles qui arrêteraient des personnes plus délicates.

L'empereur était mécontent de lui, mécontent d'avoir cédé à ces importunes sollicitations. C'était la première fois qu'on eût emporté un ordre contraire à sa volonté.

La précipitation qu'on mit à le faire exécuter lui épargna la peine de le révoquer.

Mais il garda toujours au fond de son cœur un fond d'aversion pour la femme qui la première avait pu changer son immuable volonté. Sa vue lui rappelait toujours un souvenir désagréable; aussi l'évitait-il aussi souvent qu'il le pouvait.

Moins cette femme possédait de séduction d'esprit, plus l'humeur de lui avoir cédé s'en augmentait. On dit que cette personne qui a été si belle a été très-profitable à ses deux premiers maris. On prétend que le premier qui l'épousa la perdit le premier jour de son mariage. Elle lui fut enlevée par le second, qui, ainsi que cela se pratique dans les pays soumis à la domination anglaise, lui paya une somme très-considérable pour le dédommager de la privation de sa femme.

Ce second mari avait été vivement sollicité par elle depuis long-temps pour consentir au divorce. Elle lui donnait beaucoup d'argent dans l'espérance d'obtenir qu'il céderait à ses instances; d'un autre côté, on dit que le ministre, qui était bien aise d'avoir un obstacle à opposer aux sollicitations de madame***, pour l'épouser, payait fort chèrement le mari pour qu'il gardât son titre. Celui-ci, qui trouvait très-doux de recevoir des deux mains, ne demandait pas mieux de prolonger cette importante négociation; mais on prétend que lorsqu'il vit qu'il allait perdre cette double pension et qu'il fallait se décider, il mit un prix très-haut à son consentement.