Joséphine, qui me raconta l'histoire du mariage que je viens de rapporter, y ajouta cet épisode qu'elle ne me donna que comme un on dit. Cette conversation l'amena à parler des sœurs de l'empereur; nous étions seules. Je pus juger qu'elle les aimait peu. Elle s'étonnait que la sévérité qu'il voulait introduire dans les mœurs de sa cour ne s'étendît pas à sa propre famille. La princesse Pauline fut en grande partie le sujet de cette conversation; elle était parfaitement jolie, et elle voulait qu'on ne pût pas douter de la perfection de sa personne. Souvent les dames de service près d'elle étaient admises dans son appartement pendant sa toilette, qu'elle prolongeait à dessein de se faire admirer. Souvent un intervalle assez long séparait le moment où on lui offrait sa chemise de celui où on la lui passait; pendant ce temps elle se promenait dans sa chambre avec autant d'aisance que si elle eut été totalement vêtue. Il y a sur cette toilette des détails qui paraissent incroyables, mais dont je n'aime pas à rappeler le souvenir même dans le secret de ma pensée. Joséphine me parla du fils que la princesse Pauline avait eu de son premier mariage avec le général Leclerc; cet enfant charmant fut envoyé en Italie au milieu de la famille du second mari de sa mère. On prétendait que cette famille l'aimait peu, que croyant qu'il naîtrait des enfans de ce mariage, elle voyait avec peine qu'ils auraient pour frère un fils du général Leclerc: quoi qu'il en soit, cet enfant mourut.

Joséphine disait qu'il était très-intéressant; elle me cita de lui une naïveté pleine de malice.

Un jour, sa mère, avec beaucoup d'affectation, refusait de prendre du café[61], et donnait pour raison qu'il lui avait coûté trop cher (voulant faire entendre que c'était pour ces denrées coloniales que l'empereur avait fait partir l'expédition de Saint-Domingue, dans laquelle le général Leclerc avait perdu la vie). Mais, maman, lui dit son fils, tu manges bien du sucre tous les jours

L'impératrice parlait de cet enfant avec beaucoup d'intérêt, et regrettait sa fin prématurée.

La princesse Pauline avait en commun avec toute la famille de Napoléon une parcimonie qui eût été ridicule dans une personne d'un rang peu élevé, et qui le paraissait bien davantage quand c'était la sœur du chef de l'état qui en était capable. À côté de grandes dépenses d'ostentation se trouvaient des économies qu'on a peine à concevoir. J'en citerai un exemple: Étant aux bains de Lucques, il y avait sur la cheminée de son salon des candélabres portant des bougies; à l'instant où les visites sortaient on les éteignait; et lorsqu'on entendait une voiture entrer, on les rallumait précipitamment. Cet exercice se renouvelait plusieurs fois dans la soirée.

Mais tout ce qui dans ce genre paraissait ridicule parmi les frères et sœurs de Napoléon était effacé par ce qu'on racontait de sa mère.

Dans le temps du consulat, sa maison n'était pas encore montée comme elle l'a été depuis; elle n'avait qu'une dame de compagnie à laquelle elle donnait mille francs d'appointemens. Cette dame avait été chanoinesse, et appartenait à une très-bonne famille de Franche-Comté.

Dans un voyage à Rome, pendant lequel madame Bonaparte fut présentée au pape, elle dit à madame D..., sa dame de compagnie, qu'elle devait avoir pour cette présentation une toilette convenable, et particulièrement un grand voile lamé, tel qu'on en portait alors. Sur l'observation que madame D... lui fit que ce voile lui coûterait 500 fr., ce qui, avec le reste de sa parure, excéderait la somme qu'elle pouvait y consacrer, madame Bonaparte lui dit: «Je vous avancerai six mois de vos appointemens. Cette dame ne pouvant pas consacrer six mois de ses appointemens pour un seul voile, se détermina, lors de son retour à Paris, à donner sa démission. Depuis, lorsque la maison de madame-mère (comme on la nommait alors) fut montée, obligée d'avoir une table bien servie, elle s'était aperçue que plusieurs des dames faisant partie de sa maison demandaient du sucre avec des melons; elle fit défendre à son cuisinier d'en servir pour éviter cette double consommation.

Dans ce temps elle se faisait conduire quelquefois dans la rue des Moineaux, dans les magasins du Gagne-Petit, descendait à quelque distance de la maison, de peur que la vue de sa voiture ne l'exposât à payer quelques sous de plus: elle y achetait de la toile pour des chemises, et, revenue à son hôtel, elle s'enfermait dans sa chambre pour les couper elle-même, dans la crainte qu'une lingère pût lui prendre un peu plus de toile.

Le cardinal Fesch, son frère, qui a dépensé tant de millions dans son hôtel de la rue de la Chaussée-d'Antin, participait à cette maladie de famille. Lorsqu'il fut nommé cardinal, sa sœur se trouvait à Borne, et il logeait chez elle.