Il était un de ceux dont j'avais le plus à me plaindre. Je fus obligée de reconnaître qu'une femme seule ne pouvait pas gouverner une telle exploitation sans s'exposer à être trompée par tous ceux qu'elle emploierait. Je me déterminai à vendre cette propriété, sur laquelle il restait dû encore une partie du prix d'acquisition, et je louai une petite maison dans l'Orléanais, sur les bords de la Loire.
Là, je regrettai quelquefois l'activité de la vie rurale dont je venais de jouir pendant plusieurs années. Si j'étais maîtresse de choisir tel genre de vie qui pourrait me plaire davantage, je voudrais vivre, avec quelques amis, dans une terre que je ferais cultiver. Jamais le monde et tous ses plaisirs ne m'ont offert la moitié des jouissances que j'ai trouvées dans ce genre de vie. Il me fut pénible d'y renoncer.
CHAPITRE XV.
Moment d'ennui.—L'ennui chassé par la régularité.—L'alarme du coup de cloche dans les couvens.—Faiblesses d'amour-propre.—Amour de la solitude.—Devoirs de la société rendant plus amer le changement de fortune.—Les commérages politiques et les soirées de province.—Expérience faite par madame de Y*** sur elle-même.—Abstinence volontaire pendant trois mois.—Bon succès de l'expérience.—Un mot sur l'ambition.—Le septuagénaire marié à une jeune femme.—Honteux calcul.—Une place et la tombe.—La ronde des fous.—L'auteur revient à Paris.—Insomnies.—Abus de l'opium.—Absences de raison.—Maison de santé pour les aliénés.—Folie périodique.—Effets opposés de la folie.—Mémoire trop fidèle.—Indifférence pour les malades.—La folie causée souvent par de légères causes.—Guérison.—La restauration.—Démission donnée par M. de V***.—Réflexions sur la chute de Napoléon.—Les généraux de l'empire et le cortége de Monsieur.—Cérémonie à Notre-Dame.—Départ pour l'exil et retour de l'exil.—Abandon et fidélité.—Épisode.
Dans les premiers momens de mon séjour dans ma petite maison, où nul intérêt ne me fixait, j'étais tentée de croire que la journée se composait de plus de vingt-quatre heures; mais en réglant mes occupations d'une manière régulière, je sus en abréger la durée. La lecture, la promenade, la musique, quelques ouvrages à l'aiguille remplirent bientôt mes heures, qui s'écoulèrent alors toujours trop rapidement. Cette régularité me fit concevoir ce que j'avais entendu dire plusieurs fois sans le comprendre, que dans les couvens, le coup de cloche auquel obéissent les religieuses est la seule chose qui rende leur existence supportable. On s'étonnera peut-être que je ne sois pas allée vivre près de ma mère, ou avec mon mari, et sans doute on aura raison de me blâmer; cependant peut-être doit-on quelque indulgence à la faiblesse humaine. Dans la ville habitée par ma mère, j'avais occupé le premier rang; la terre que j'avais vendue était une des plus belles de la province, il m'était pénible de retourner sur ce théâtre de ma prospérité passée. Quant à la ville où résidait M. de V..., je n'avais pas les mêmes motifs; mais il était incertain s'il l'habiterait long-temps; il était question pour lui de changer sa place pour celle d'un autre département. Mais indépendamment de ce motif, je préférais ma solitude. Mes goûts sont si simples, mes besoins si peu dispendieux, que je puis vivre avec la somme la plus faible, sans donner un regret à aucun des objets de luxe dont ma jeunesse fut entourée. Seule, je n'ai jamais connu l'ennui; dans toutes les situations, je sais me créer des occupations; il n'en est pas de même si je suis obligée de vivre avec des ennuyeux, alors je n'ai aucune patience pour les supporter. Seule, je ne m'apercevais pas du changement de ma fortune, je n'en éprouvais pas le besoin. Dans la province habitée par mon mari, je me serais trouvée pauvre. Quand il eût fallu remplir les devoirs que la société impose, je me serais souvenue que je n'avais plus de voiture; quand j'aurais eu des dîners à accepter ou à donner, je me serais aperçue que mon cuisinier me manquait; et à l'heure de ma toilette, le goût que j'avais eu dans le choix de mes habillemens m'aurait rappelé que ceux qui me restaient étaient plus que simples. Quelle compensation aurais-je trouvée à ces souvenirs? J'aurais entendu quelques commères, dignes émules de madame Glinet, parler politique. Quand j'ai lu deux journaux d'opinions différentes, j'en sais bien assez pour fixer mes idées. J'aurais pu écouter la chronique de la ville? eh! que m'importent les actions des autres? j'ai assez de peine à bien diriger les miennes. Le soir, il eût fallu m'occuper essentiellement du quinola au reversi, ou de la misère au boston, et c'est alors que j'aurais senti celle qui ne peut jamais m'atteindre quand je vis seule. Au temps de ma prospérité j'avais fait sur moi-même une épreuve que je conseillerais à toute personne sage.
J'avais voulu savoir de quelle somme j'avais réellement besoin pour vivre, et pendant trois mois, avec une table bien servie chez moi, je n'y avais pas touché, j'avais vécu avec du lait et du pain; dans un cabinet attenant à ma chambre, j'avais dormi parfaitement sur quelques bottes de paille. Le temps de cette épreuve passé, j'avais vu que ma santé était restée parfaite, et j'avais eu un véritable bonheur à penser que, dans quelques circonstances que je pusse me trouver, quelques malheurs que l'avenir pût me réserver, je n'en serais jamais dépendante, puisque je pouvais toujours trouver en moi-même les moyens de suffire aux besoins de ma vie.
Quand on considère combien ces besoins sont bornés pour les personnes sages qui ne s'en font pas de factices, on s'étonne de toutes ces ambitions qui s'agitent en tous sens dans le monde pour augmenter leur fortune.
Je pense que rien ne tendrait autant au perfectionnement de la morale que l'épreuve dont je viens de parler. Si tous les hommes étaient bien convaincus du peu dont ils ont besoin, ils seraient en général plus probes et meilleurs.