Mais aussi il faudrait que la société, pénétrée de ce principe qu'on doit juger l'homme par ses qualités personnelles, et non par l'habit qui le couvre, accueillit aussi bien le mérite mal vêtu que la sottise dorée.

Ces réflexions sur l'ambition me rappellent l'étonnement que j'éprouvai un jour, lorsqu'un homme de soixante-dix ans, M. de B..., vint m'annoncer son mariage avec une des plus belles femmes qui aient paré la cour de Napoléon. Cette charmante personne avait peu de fortune; on jugea que ce ne serait pas la payer trop cher que de l'acquérir à ce prix, et on la sacrifia à ce vieillard.

Je demande si tous les diamans dont on para cette victime ont jamais pu la dédommager d'un tel sacrifice.

Et ce mari de soixante-dix ans, quel pouvait être le motif qui le portait à ce mariage extravagant? Ce n'est pas quand on n'a plus le sentiment de l'amour qu'on peut en éprouver le besoin! non; ce n'étaient pas les qualités aimables de cette charmante personne qui l'avaient déterminé, c'était sa beauté remarquable: il avait espéré qu'elle fixerait tous les regards, et que l'intérêt qu'elle inspirerait lui obtiendrait une place.

Une place? Eh! malheureux vieillard, ne voyais-tu pas celle qui t'attendait, vers laquelle tu t'avançais chaque jour?

Mais non, tous les hommes sont ainsi... Souvent je crois voir une troupe d'aliénés s'agitant, dansant une ronde autour de la tombe qu'ils n'aperçoivent pas, et dans laquelle il vont successivement tomber.

Après quelques années de séjour dans l'Orléanais, des amis qui avaient une terre près de Blois vinrent m'enlever à ma solitude; ils me ramenèrent à Paris. J'ai déploré souvent depuis cette bonté de leur part, et la faiblesse que j'avais eue d'y céder.

Je ne sais si ce fut le changement d'air, ou le défaut d'exercice, ou même le bruit de Paris dont j'avais perdu l'habitude, mais j'y perdis entièrement le sommeil. Après avoir été fatiguée bien long-temps de ces insomnies, je consultai un médecin, qui me conseilla de prendre le soir une très-petite dose d'opium; à la longue, l'habitude rendit ce remède sans effet, et j'en doublai graduellement la quantité, tellement que ce remède si dangereux me porta à la tête, et produisit en moi plusieurs absences de raison.

Loin de ma famille et de mon mari, ces absences n'étant pas continuelles, n'excitèrent pas assez l'attention des personnes qui m'entouraient pour qu'on y portât remède de suite. Ce ne fut qu'après un temps assez long, et lorsque le mal fut porté au comble, qu'on pensa à le guérir. L'homme d'affaires de ma mère confia ce soin à un médecin qui avait une maison destinée au traitement des maladies d'aliénations. Ces agitations violentes, causées par l'usage de l'opium, se calmèrent peu à peu, quand je fus dans l'impossibilité d'en prendre; les intervalles de raison furent plus longs, ils revinrent plus souvent. Après une année, j'étais totalement guérie; mais je ne le dus qu'à la nature, et non à aucun remède.

Un médecin que j'ai consulté depuis, sur les craintes que j'éprouvais d'une rechute, m'a parfaitement rassurée en me disant que cette maladie n'avait été chez moi que l'effet de l'opium dont j'avais fait un usage abusif; qu'en évitant d'en prendre, je pouvais être parfaitement tranquille.