Ce que j'ai souffert pendant cette année ne peut être bien décrit.
Mon séjour dans cette maison m'a fait connaître plusieurs de ces maladies, très-différentes les unes des autres. Quelques-unes sont périodiques, et n'attaquent ceux qui en sont affligés qu'un jour par semaine; d'autres n'ont à en souffrir qu'un jour par mois. À la réserve de ce temps, on pouvait les croire dans un état de parfaite raison.
Quelques-uns n'avaient aucun souvenir de leur maladie; d'autres avaient le malheur, dans leurs momens de bon sens, de se rappeler tout ce qu'ils avaient fait ou dit dans leurs accès de folie.
J'étais malheureusement de ce nombre, et cette cruelle faculté de la mémoire doublait pour moi les angoisses de cette affreuse maladie.
Le spectacle continuel que j'avais sous les yeux n'était pas propre à avancer ma guérison; quand je me voyais entourée de tous ces insensés, et que je me rappelais qu'il était des instans où je l'étais autant qu'eux, je m'abandonnais à un désespoir qui contribuait à ramener ces accès.
Une chose qui m'indignait dans cette maison, c'était l'indifférence, et je dirais presque l'espèce de mépris qu'on y montrait pour les malheureux malades, qu'on y amenait. Et cependant à quoi tient cette supériorité de raison dont ces gens croient pouvoir abuser pour opprimer ceux qui en sont privés? je ne dirai pas à une affection morale; ils ne sont pas doués d'une sensibilité assez vive pour que cette faculté dérange jamais l'équilibre de leur humeur. Mais combien de causes physiques, auxquelles nous ne pensons jamais, peuvent altérer cette raison dont ils sont si fiers! Pendant que j'habitais cette maison, un homme y fut amené, qui était devenu fou par une transpiration arrêtée. Un rhume s'était fixé fortement sur son cerveau, et il fut guéri par un grand nombre de vésicatoires appliqués sur le col.
Quand on a vu de près les asiles où l'on traite cette cruelle maladie, quand on a observé quelles faibles causes peuvent la produire, on se demande comment les hommes peuvent être si fiers des facultés de leur esprit.
Lorsque je fus totalement guérie, je ne voulus plus vivre seule; mes craintes d'être attaquée de nouveau par cette maladie n'étaient pas totalement dissipées. Je voulais habiter avec des amis qui pussent me protéger et veiller sur moi.
J'allai loger au faubourg Saint-Germain, dans un très-joli hôtel, sur le boulevard des Invalides, avec M. et madame B..., que je regardais comme mes enfans, par l'affection que j'avais pour eux. Pendant ma maladie, une grande révolution s'était opérée, et l'époque de ma guérison fut celle du retour de la famille royale. Mon mari, ennuyé dès long-temps de sa place, que l'oisiveté et l'ennui de vivre à la campagne lui avaient fait seuls désirer, donna sa démission et vint me rejoindre à Paris. Je me réjouis pour mon pays d'un ordre de choses qui allait lui donner quelque liberté, et rendre aux Français un peu de cette dignité qu'ils avaient perdue sous la verge de fer de l'empereur. À la vérité, nous achetions cette liberté par le malheur d'avoir été conquis par des armées étrangères; mais loin d'en faire supporter la honte à la nation, je la rejetais tout entière sur Napoléon.
C'étaient son orgueil et son insatiable ambition qui, en effrayant les souverains, les avaient armés contre nous. C'était son despotisme qui, en fatiguant les Français, leur avait ôté leur énergie et paralysé leur défense. Tout ce qui possédait une âme susceptible de quelques sentimens généreux éprouvait le besoin de briser les liens qui nous retenaient dans la dégradation.