C'est l'opinion qui a renversé Bonaparte. Qu'on ne pense pas que la volonté de l'Angleterre, aidée de toutes les baïonnettes de la Russie et de l'Autriche, eût pu abattre ce colosse moral, si les Français n'eussent pas eux-mêmes miné les fondemens du piédestal sur lequel ils l'avaient élevé. En 1804, lorsque Bonaparte était à l'apogée de sa puissance, je ne l'aimais pas pour l'avoir vu de près dans sa vie privée. En 1814, je le haïssais pour les malheurs qu'il attirait sur la France, et pour la honte qu'elle n'eut jamais subie sans lui, dont je prenais ma part comme Française. Recevoir des lois des étrangers, après en avoir imposé à toute l'Europe, ajoutait à mon ressentiment contre lui. Mais ce ressentiment n'ôta rien à mon indignation lorsque je vis à Notre-Dame tous les généraux que j'avais rencontrés dans les salons de Napoléon se presser en foule sur les pas de Monsieur. Jamais je n'avais reçu aucun bienfait de l'empereur, mon opinion pouvait être indépendante. Mais tous ces enfans de la victoire, qu'il avait comblés de faveurs et de richesses, pouvaient-ils l'abandonner si promptement? Quelques lieues les séparaient seulement de lui, et ils formaient déjà le cortége de celui qui le précipitait du trône. Ce n'était pas assez des richesses dont Bonaparte les avait comblés, et dont ils eussent dû (au moins pour les premiers momens) aller jouir dans la retraite; il leur fallait encore des broderies et des honneurs, dussent-ils les payer de tout celui qu'ils avaient acquis à la pointe de leur épée.
Cette conduite opposée à tant de gloire acquise, précédemment m'affligea profondément; je cherchai à en faire retomber l'odieux sur Napoléon, et je ne pus l'expliquer qu'en me disant qu'un maître dont on avait reçu tant de faveurs, et qu'on abandonnait ainsi, devait être bien haïssable! puisque le souvenir de ses bienfaits n'avait pas pu effacer ses torts. Malgré cette explication, je quittai Notre-Dame avant la fin de la cérémonie; la vue de tous ces ingrats m'était pénible.
On put faire alors un parallèle entre le maître qui partait et celui qui arrivait. Celui qui partait était déjà abandonné; celui qui arrivait ramenait de vieux serviteurs qui depuis vingt-cinq ans s'étaient dévoués à la pauvreté et à l'exil pour suivre son sort. Je laisse la politique, dont la discussion ne convient guère à mon sexe, pour raconter l'histoire d'une femme que j'eus l'occasion de connaître dans la maison que j'occupais, et dont la vie a offert plusieurs circonstances qui paraissent si étrangères à la destinée ordinaire des femmes, qu'elle pourrait passer pour un conte (mais non un conte moral). Je la raconterai ici pour montrer qu'il est quelques maris assez imprudens pour jeter eux-mêmes leurs femmes sur une mauvaise route.
CHAPITRE XVI.
Aventures de la présidente D***.—La mariée de treize ans et la dote de 1,600,000 francs.—Miniature.—Négligence conjugale.—L'officier amoureux.—Lettre d'amour écrite à la femme et remise au mari.—Piége.—Rendez-vous perfide.—Effroi.—Le basset à jambes torses.—Le piége se referme.—La jeune femme perdue par son mari.—Éclat imprudent.—Cartel refusé.—La présidente D*** mise au couvent.—Amour accru par les persécutions.—L'espion.—Tentative de suicide.—Sortie du couvent.—Vigilance mise en défaut.—L'amant en livrée.—Stations dans les auberges.—La chaumière et l'amour.—Le couvent de Chaillot.—Imprudence.—Fureur du président D***.—Arrestation et réclusion de la présidente dans une maison de fous.—Constance d'un amant.—Les geôliers achetés.—Évasion et fuite en Angleterre.—Révocation des lettres de cachet.—Retour de la présidente à Paris.—Séduction, résistance et faiblesse.—Découverte douloureuse.—Duel sur un paquebot.—Vengeance implacable du président D***.—Madame D*** ruinée par son mari.—Le fils de M. D***.—Constitution féminine.—Mystifications d'un Suédois.
La présidente D*** était fille de M. de N***, intendant de Lyon; elle avait reçu de son père 1,600,000 francs de dot.
On l'avait mariée, à l'âge de treize ans, à M. D***; on pense bien que la volonté des parens avait formé seule cette union.
Madame D*** était une des plus jolies miniatures qu'on pût voir. Ses pieds étaient si petits qu'à peine ils pouvaient la porter; ses mains étaient charmantes, et l'ensemble de sa personne présentait une femme très-agréable et très-piquante.