Malgré sa grande jeunesse, elle venait d'avoir un fils qu'on nourrissait chez elle, à l'époque dont je parle.
Elle ne sortait jamais sans sa belle-mère; ce mentor la suivait partout. Son mari se dispensait de l'accompagner; on les voyait très-rarement ensemble.
Elle avait rencontré souvent dans le monde M. de Q***, officier de dragons, qui en était devenu très-amoureux.
Ne pouvant presque jamais trouver l'occasion de lui parler, la présence continuelle de sa belle-mère l'en empêchant, il s'avisa un matin de lui écrire, et de lui demander la permission d'être reçu chez elle.
Le domestique qui apportait cette lettre rencontra M. D***; lui trouvant apparemment l'air d'un valet de chambre, il la lui donna en demandant une réponse.
M. D*** lui dit d'attendre, qu'il allait la chercher; il revint peu d'instans après.—«On m'a chargé de vous dire que votre maître peut venir ce soir à huit heures.» Ces mots furent la réponse qu'il apporta. Madame D*** n'avait pas reçu ce message; elle était montée chez la nourrice de son fils, comme elle avait l'habitude de le faire tous les soirs; elle y était depuis une heure lorsqu'on vint l'avertir que M. de Q*** l'attendait dans son appartement. La visite d'un jeune officier était un événement si extraordinaire à l'hôtel D***, que cette jeune femme en fut tout-à-fait effrayée. Elle se hâta de descendre, avec l'intention de renvoyer bien vite M. de Q***, auquel, avec l'imprudence d'un enfant, elle ne dissimula pas la peur qu'elle avait que cette visite fût connue de sa belle-mère ou de son mari. Il lui répondit que jamais il n'aurait eu la hardiesse de se présenter chez elle, si elle-même ne lui avait pas fait dire ce même jour, en réponse à sa lettre, qu'il pouvait venir à huit heures. Madame D*** fut bien autrement épouvantée quand elle connut cette circonstance, à laquelle elle était totalement étrangère; elle redoubla ses instances pour faire partir M. de Q***; mais celui-ci, qui voyait combien il était difficile d'arriver jusqu'à elle, n'était pas disposé à renoncer sitôt à sa présence; plus elle le pressait de se retirer, plus il désirait profiter de ces courts instans pour lui peindre sa passion. Tout entière à ses craintes, madame D*** s'était laissée tomber en entrant sur une ottomane. M. de Q*** s'était assis près d'elle; en la voyant si effrayée, il lui dit: «Mais apprenez-moi donc à connaître ce mari qui vous inspire un tel effroi; je ne l'ai jamais rencontré dans le monde. Faites-moi son portrait. À qui ressemble-t-il?—À qui il ressemble! répondit cette imprudente jeune femme, à un basset à jambes torses.» À ces mots, une main vigoureuse la saisit par une jambe, tandis que l'autre retint de même M. de Q***, qui se trouva fixé sur l'ottomane.
Le président D*** (car c'était lui qui, ayant reçu le billet, avait donné ce rendez-vous pour y être présent) ne cessa de crier au voleur que lorsque ses cris eurent attiré assez de valets pour être certain que M. de Q*** ne pouvait s'échapper. Alors il lâcha ses deux victimes, et sortit de dessous sa cachette.
Je dis ses deux victimes, car cet homme, qui devait être le guide, le protecteur de cette jeune femme, la perdit à jamais par cet éclat. C'est lui seul qui la conduisit sur la mauvaise voie qu'elle parcourut depuis.
On peut se représenter la scène qui suivit. La jeune femme s'était évanouie; sa belle-mère, ainsi que le vieux président, étaient accourus aux cris de leurs fils. Ce respectable vieillard, dont le nom est resté en vénération dans la magistrature, blâma vivement son fils; il désirait jeter un voile sur cette scène, et en dérober la connaissance au public; mais la fureur de son fils rendit ses efforts impuissans. M. de Q***, indigné du piége qu'on lui avait tendu, voulait en avoir satisfaction; la robe de M. D*** lui permettait de refuser un duel, il ne put l'obtenir.
Le lendemain, malgré les sollicitations de son beau-père, madame D*** fut conduite dans un couvent, et M. de Q*** rejoignit son régiment, espérant que son absence diminuerait les rigueurs dont on paraissait vouloir user envers cette jeune femme.