Cette scène, l'éclat quelle avait fait dans le monde, les malheurs qu'elle attira sur madame D*** convertirent en une véritable passion ce qui n'eût été peut-être qu'un goût passager. En quittant Paris, M. de Q*** y laissa un valet de chambre, avec ordre de le tenir au courant de tout ce qui concernait la présidente.

Cette jeune personne, ennuyée de la vie de couvent à laquelle elle se voyait condamnée par son mari, fatiguée d'une existence qu'elle ne prévoyait pas devoir être jamais heureuse, résolut de se donner la mort. Elle fit infuser des sous dans du vinaigre pour obtenir de l'oxide, avec l'intention de s'empoisonner. La dose fut insuffisante; elle fut très-malade, mais on parvint à la sauver. Cette tentative d'empoisonnement donna lieu à de nouvelles sollicitations de son beau-père; enfin, après mûre délibération, on convint qu'on la ferait sortir du couvent, et qu'elle irait passer six mois dans la terre de la vieille maréchale de M***, sa parente, qui était située près de Valence.

«Bien fin qui pourra me tromper, disait la maréchale; soyez tranquille, je vous réponds quelle sera aussi bien gardée dans ma terre que dans son couvent.»

On partit; la maréchale était enfoncée dans sa voiture au milieu d'une douzaine d'oreillers, et autant de petits chiens.

Madame D*** suivait dans une voiture.

À quelques postes de Paris, elle remarqua un courrier qui suivait la même route, et paraissait chercher à observer sa voiture. Lorsqu'il fut bien assuré qu'elle y était seule avec sa femme de chambre, il laissa tomber le chapeau qui cachait en grande partie sa figure, et elle reconnut M. de Q***. Il avait eu connaissance par son valet de chambre du projet de ce voyage, et s'était empressé de revenir à Paris. Il y obtint un congé, et désirait consacrer ce temps pour vivre dans le voisinage du château que madame D*** allait habiter. Elle voulait refuser, elle avait la volonté de rester fidèle à ce mari qui l'avait en quelque sorte jetée lui-même dans les bras de son amant; mais qui ne sait que les femmes ont en elles deux puissances qui ne sont pas toujours d'accord, et que l'une de ces puissances paralyse quelquefois les bonnes dispositions de l'autre?

Hélas! ce fut ce qui arriva. On voulait rester sage, et cette volonté ne fut pas la plus forte.

La vieille maréchale voyageait très-lentement, et s'arrêtait souvent. Chaque soir l'élégant courrier se trouvait logé dans les mêmes auberges. Si elle le rencontra, elle n'eut garde de le reconnaître; ses yeux ne pouvaient pas s'arrêter sur un homme portant une livrée; et la surveillance si bien promise au mari fut ainsi mise en défaut dès les premiers pas qu'on fit hors de Paris. Dès qu'on fut arrivé au château de madame de M***, M. de Q*** se logea dans une chaumière aux environs, et l'amour se chargea du soin d'y réunir souvent les deux amans.

Vers la fin du séjour de la maréchale dans sa terre, on commença une négociation pour obtenir de M. D***, que sa femme pût habiter un appartement à l'extérieur d'un couvent à Chaillot, où elle serait convenablement, et cependant un peu plus libre que dans l'intérieur. Il y donna son consentement.

Malheureusement madame D***, fort jeune, fort imprudente, se crut encore dans les bosquets du parc de la maréchale; elle crut qu'elle pourrait dérober la vue de son amant; mais les murs de son couvent furent plus transparens que l'ombrage des bois; bientôt le président sut qu'elle recevait M. de Q***; alors sa fureur n'eut plus de bornes; il demanda et obtint une lettre de cachet pour enfermer sa femme, et le lieu qu'il choisit fut une maison de fous à Montrouge.