Un jour que madame D*** revenait de la promenade, elle trouva sa cour remplie de cavaliers de la maréchaussée, elle fut enlevée par eux et conduite dans cet hospice.

Tous les moyens employés par M. D*** n'étaient pas propres à le faire aimer de sa femme, et à lui faire oublier son amant. Plus elle éprouvait de persécutions, plus la passion de M. de Q*** s'en augmentait.

Véritable héros de roman, rempli de sensibilité, se reprochant la perte de cette jeune personne, qui sans lui, sans son funeste amour, serait restée au sein de sa famille, il croyait devoir lui consacrer toute son existence; en l'entourant de tant de soins délicats, de tant d'affection, il espérait la consoler de la considération qu'il lui avait fait perdre.

On peut juger quel fut son désespoir, en apprenant l'enlèvement de madame D***; il en eut beaucoup de peine à se procurer quelques lumières sur son sort. Enfin il découvrit dans quel affreux asile on l'avait enfermée. Bientôt il trouva les moyens de correspondre avec elle, et de lui communiquer un plan d'évasion. Il s'était procuré des passe-ports pour l'Angleterre; les gardiens furent achetés à un prix énorme; les chiens qui auraient pu avertir de l'instant du départ, furent empoisonnés. On sortit madame D***, qui était très-mince, par un œil-de-bœuf qui se trouvait sur une porte, dont on enleva le verre, et on la passa par-dessus les murs du jardin. De l'autre côté, elle trouva une chaise de poste, et son amant qui la reçut dans ses bras; mais ce fut à son valet de chambre qu'il confia le soin de la conduire en Angleterre. Cette même nuit il eut soin de se montrer partout. Il avait paru à l'Opéra, il retourna au bal, et cette précaution l'empêcha d'être compromis dans cet enlèvement. On savait bien qu'il devait être son ouvrage, mais toute la malveillance de M. D*** ne put jamais parvenir à en trouver la preuve. Après avoir donné à ces précautions tout le temps que la prudence exigeait, M. de Q*** s'empressa de partir pour Londres. Pendant plusieurs années, excepté le temps de son service qu'il passait à son régiment, il habitait toujours l'Angleterre.

Les soins de M. de La Luzerne, notre ambassadeur à Londres, qui s'intéressait vivement à madame D***, et plus que tout cela, la révocation des lettres de cachet due à l'assemblée constituante, la ramenèrent à Paris.

M. de Q***, toujours fidèle, toujours tendre et empressé, semblait lui avoir dévoué sa vie.

Il se croyait aimé aussi vivement qu'il aimait; sa confiance à cet égard était entière.

Hélas! cet amour si vrai, si constant, était encore payé par une tendre affection, par la volonté formelle de lui rester fidèle; mais un autre avait su occuper quelques pensées de madame D***. M. de L*** l'avait vue, les agrémens de cette femme si jolie l'avaient séduit, et il s'en était occupé assez pour qu'elle pressentît le danger de la séduction dont on l'entourait, et qu'elle voulût y échapper en fuyant. Elle supplia M. de Q*** de la reconduire en Angleterre, dont elle préférait le séjour; il ne concevait rien à cette fantaisie. «Comment! lui disait-il, à peine revenue dans cette belle France que vous regrettiez si vivement lorsque vous étiez à Londres, pouvez-vous la quitter déjà pour retourner dans un pays que vous n'aimiez pas lorsque vous y étiez?» Elle insista, et il céda avec la condescendance qu'il avait pour tous ses désirs.

En mettant le pied sur le packet-boat, elle se croyait sauvée des séductions de M. de L*** et de sa propre faiblesse, lorsqu'elle aperçut l'homme qu'elle fuyait, enveloppé dans un manteau sur le pont.

Il avait appris son départ, l'avait suivie et avait arrêté son passage sur le même bâtiment.