Tous ces êtres froids, égoïstes, qui, sous tous les gouvernemens, se sont traînés au pied du pouvoir, depuis Robespierre jusqu'à Charles X, n'ont rien en eux de ce qu'il faut pour me comprendre et me juger.

J'entends d'avance l'arrêt dont ils flétriront un projet dont l'inexécution ne tint pas à ma volonté.

Le peu d'intérêt que je prends à tous ces jugemens d'un monde auquel je n'appartiens plus, m'empêchera sans doute de les connaître; mais dans tous les cas, ils ne troubleront pas un seul instant mon repos.

On a dit, et on répète encore, que le règne de Napoléon fut environné de gloire; si c'est de la gloire militaire qu'on veut parler, on a tort de la faire rejaillir sur lui. En France, elle sera toujours indépendante des souverains; ce n'est pas à eux qu'on doit en rapporter l'honneur, il appartient tout entier au caractère français. Qu'on se rappelle plutôt les premières victoires de la révolution; nous n'avions ni généraux expérimentés, ni magasins, ni armes; nous marchions contre toute l'Europe, avec le seul secours de nos bras et de notre courage; on sait ce qu'il a produit.

Bien loin d'attribuer au règne de Napoléon aucune gloire pour la nation, je dis qu'il l'a avilie, qu'il l'a dégradée, qu'il a perdu notre caractère national; son despotisme a fait courber devant lui tous les fronts dans la poussière.

Les hommes les plus distingués par leur esprit, leurs lumières, rampaient à ses pieds, beaucoup plus par l'effet de la peur que par celui de l'admiration. Une seule voix généreuse s'est élevée pour défendre la cause de l'humanité et faire sentir au despote qu'en avilissant la nation qui lui était soumise, il ne pouvait plus trouver de gloire à la commander. La noble conduite de M. de Chateaubriand à cette époque a fixé son rang parmi les plus grands hommes, bien plus encore que son admirable génie.

Ce n'est jamais qu'avec un sentiment pénible que je reporte ma pensée sur ce règne tant vanté par quelques personnes. À l'exception de M. de Chateaubriand, qui eut le noble courage d'opposer sa volonté à la sienne, je n'y trouve que des esclaves courbés sous le joug. Loin de nous glorifier de ce règne, oublions-le s'il est possible, et déchirons la page de l'histoire qui, en le consacrant, éternise des souvenirs peu honorables pour la nation.

On a dit qu'il faut gouverner les Français avec une main de fer et un gant de velours[63]; nous avons senti la main de fer, Napoléon l'a appesantie sur nous de tout son poids, mais il ne nous a jamais montré le gant. En lisant quelquefois des journaux, je m'étonne de trouver à côté des critiques sur notre gouvernement des éloges de ce règne qu'ils nomment glorieux. Quel est celui d'entre eux qui eût osé se permettre la plus légère observation sur aucun acte de cette puissance infaillible? Le voile même de l'allégorie n'était pas assez épais pour couvrir quelques légers signes de désapprobation; celui qui eût osé s'en servir en eût été bientôt puni par l'exil ou la prison.

On pourra penser peut-être que la chute de Bonaparte, que tous les changemens survenus depuis ont pu en apporter dans mon opinion, et influencer celle que je viens d'exprimer; mais c'est quand il était à l'apogée de sa puissance que mon jugement sur lui s'est formé.

J'ai eu presque toute ma vie l'habitude de me rendre compte le soir de mes actions, de mes impressions de la journée, sans autre but que celui de fixer des observations, des idées souvent passagères, dont il ne restait nulles traces, si elles n'étaient pas écrites de suite.