Comment un aussi aimable caractère n'eût-il pas fait chérir cet ange par tous ceux qui le connaissaient? Comment l'empereur, qui aimait tous les enfans, ne se fût-il pas passionné pour celui-là, quand bien même il n'eût pas été son neveu et le petit-fils de cette bonne Joséphine qu'il ne cessa pas d'aimer un seul instant? À l'âge de sept ans, lorsque cette maladie si terrible aux enfans, le croup, l'enleva à sa famille désolée, il annonçait les plus heureuses dispositions, et donnait les plus belles espérances. Son caractère fier et altier, en le rendant susceptible des plus nobles impressions, était loin d'exclure l'obéissance et la docilité. L'idée de l'injustice le révoltait; mais il se rendait bien vite à un sage conseil, à des représentations mesurées. Premier-né de la nouvelle dynastie, il devait attirer, comme effectivement il attira sur lui toute la sollicitude et toute la tendresse du chef. La malignité et l'envie, qui cherchent toujours à noircir et à souiller ce qui est grand, donnèrent des explications calomnieuses à cet attachement presque paternel; mais les gens sages et de bonne foi ne virent dans cette tendresse adoptive que ce qu'il fallait vraiment y voir, le désir et l'espoir de transmettre une puissance immense et le plus beau nom de l'univers à un héritier indirect, à la vérité, mais du sang impérial, et qui, élevé sous les yeux et par les soins de l'empereur, eût été pour lui tout ce qu'un fils pouvait être. La mort du jeune Napoléon, apparaissant comme un présage de malheurs au milieu de sa plus grande gloire, vint déranger tous les plans que le monarque avait conçus, et le décider à concentrer dans sa ligne directe l'espérance d'un héritier. C'est alors que naquit dans son esprit l'idée d'un divorce, qui n'eut lieu que deux ans plus tard, mais dont on commença à s'entretenir tout bas durant le voyage de Fontainebleau. L'impératrice devina facilement le funeste résultat que devait avoir pour elle la mort de son petit-fils; dès lors cette terrible idée vint se fixer dans son cerveau, et empoisonner son existence. Cette mort prématurée fut pour elle une douleur sans consolation. Elle s'enferma pendant trois jours, pleurant avec amertume, ne voyant personne que ses femmes, et ne prenant, pour ainsi dire, aucune nourriture. Il semblait qu'elle craignît de se distraire de son chagrin; car elle s'entourait avec une sorte d'avidité de tout ce qui pouvait lui rappeler un malheur sans remède. Elle obtint, non sans peine, de la reine Hortense la chevelure du jeune prince, que cette mère infortunée conservait religieusement. L'impératrice fit encadrer cette chevelure sur un fond de velours noir. Ce tableau ne la quittait pas. Je l'ai vu souvent à la Malmaison, et jamais sans une vive émotion.
Mais comment essaierai-je de peindre le désespoir de la reine Hortense, de cette mère aussi parfaite qu'elle était tendre fille? Elle ne quitta pas son fils un seul instant pendant sa maladie; il expira dans ses bras, et la reine, voulant rester auprès de son corps inanimé, passa ses bras dans ceux de son fauteuil pour qu'on ne pût l'enlever à ce déchirant tableau. Enfin, la nature succombant à une douleur si poignante, la malheureuse mère s'évanouit et on prit ce moment pour la transporter dans son appartement, toujours sur ce fauteuil qu'elle n'avait point quitté, et que ses bras étreignaient convulsivement. Revenue à la lumière, la reine poussa des cris perçans. Ses yeux secs et fixes, ses lèvres bleues firent craindre pour ses jours. Rien ne pouvait appeler les larmes sur ses paupières. Enfin, un chambellan eut l'idée de faire apporter le corps du jeune prince et de le placer sur les genoux de sa mère. Cette vue lui fit un tel effet que ses larmes jaillirent en abondance, et la sauvèrent. De combien de baisers ne couvrit-elle pas ces restes froids et adorés!
Toute la France partagea la douleur de la reine de Hollande.
CHAPITRE XXI.
Retour de la campagne de Prusse et Pologne.--Restauration du château de Rambouillet.--Peinture de la salle de bain.—Surprise et mécontentement de l'empereur.--Séjour de la cour à Fontainebleau.--Exigence des aubergistes.--Pillage exercé sur les voyageurs.--Le cardinal Caprara et bouillon de 600 francs.--Tarif imposé par l'empereur.—Arrivée à Paris de la princesse Catherine de Wurtemberg.—Mariage de cette princesse avec le roi de Westphalie.--Relations du roi Jérôme avec sa première femme.—Le valet de chambre Rico envoyé en Amérique.—Tendresse de la reine de Westphalie pour son époux.—Lettre de la reine à son père.—Arrestation de la reine par le marquis de Maubreuil.--Vol de diamans.—Présens du czar à l'empereur.--Promenades de l'empereur dans Fontainebleau.—Bonté de l'empereur et de l'impératrice pour un vieil ecclésiastique, et entretien de l'empereur avec ce vieillard.—Le cardinal de Belloy, archevêque de Paris.--Touchante allocution d'un prélat presque centenaire.—Chasse de l'empereur.—Costumes et équipages de chasse.—Intrigue galante de l'empereur à Fontainebleau.--Commission mystérieuse donnée à Constant, dans l'obscurité.--Mauvaise ambassade.—Gaîté de l'empereur.--L'empereur guidé par Constant, dans les ténèbres.—Plaisanteries et remercîment de l'empereur.—Refroidissement subit de l'empereur.—Spectacle à Fontainebleau.—Mésaventure de mademoiselle Mars.—Perte promptement réparée.
Nous arrivâmes le 27 juillet à Saint-Cloud. L'empereur passa l'été, partie dans cette résidence, et partie à Fontainebleau. Il ne venait à Paris que pour les grandes réceptions, et n'y restait pas plus de vingt-quatre heures. Pendant l'absence de Sa Majesté, on s'était occupé de restaurer et de meubler à neuf le château de Rambouillet; l'empereur alla y passer quelques jours. La première fois qu'il entra dans la salle de bain, il s'arrêta tout court à la porte, et jeta les yeux autour de lui avec toutes les marques de la surprise et du mécontentement. J'en cherchai aussitôt la cause, en suivant la direction des regards de Sa Majesté, et je vis qu'ils s'arrêtaient sur divers portraits de famille que l'architecte avait fait peindre sur les murs de la salle. C'étaient ceux de Madame-Mère, des sœurs de Sa Majesté, de la reine Hortense, etc., etc.; la vue d'une telle galerie dans un tel lieu excita au plus haut point l'humeur de l'empereur. «Quelle sottise! s'écria-t-il. Constant, faites appeler le maréchal Duroc.» Lorsque le grand maréchal parut: «Quel est, dit Sa Majesté, l'imbécile qui a pu avoir une pareille idée? Qu'on fasse venir le peintre et qu'il efface tout cela. Il faut avoir bien peu de respect pour les dames pour commettre une pareille indécence.»
Lorsque la cour séjournait à Fontainebleau, les habitans se dédommageaient amplement des longues absences de Sa Majesté par le prix élevé qu'ils mettaient aux objets de consommation. Leurs profits étaient alors de scandaleuses curées, et plus d'un étranger, faisant une excursion à Fontainebleau, a dû se croire tenu à rançon par une troupe de Bédouins. Durant le séjour de la cour, un mauvais lit de sangle, dans une mauvaise auberge, se payait douze francs pour une seule nuit; le moindre repas coûtait un prix fou, et encore était-il détestable; c'était enfin un vrai pillage exercé sur les voyageurs. Le cardinal Caprara, dont tout Paris a connu la stricte économie, alla un jour à Fontainebleau faire sa cour à l'empereur. Il ne prit dans l'hôtel où il était descendu, qu'un seul bouillon, et les six personnes de sa suite se contentèrent d'un fort léger repas. Le cardinal s'apprêta à repartir trois heures après son arrivée. Au moment où il remontait en voiture, l'hôte eut l'impudence de lui présenter un mémoire de six cents francs! Le prince de l'église s'indigna, se récria, s'emporta, menaça, etc.; tout fut inutile, et il finit par payer. Mais un abus aussi révoltant vint aux oreilles de l'empereur, qui s'en mit fort en colère, et ordonna qu'il serait fait sur-le-champ un tarif portant une fixation de prix, dont il fut défendu aux aubergistes de s'écarter. Cette mesure mit un terme aux exactions des sangsues de Fontainebleau.
Le 21 août, arriva à Paris la princesse Catherine de Wurtemberg, future épouse du prince Jérôme Napoléon, roi de Westphalie. Cette princesse était âgée d'environ vingt-quatre ans, et très-belle, avec l'air le plus noble et le plus affable. La politique seule avait fait ce mariage; mais jamais l'amour et un choix libre et mutuel n'auraient pu en faire un plus heureux. On connaît la courageuse conduite de sa majesté la reine de Westphalie en 1814; son dévouement à son époux détrôné, et ses admirables lettres à son père, qui voulait l'arracher des bras du roi Jérôme. J'ai entendu dire que ce prince n'avait pas cessé, même après ce mariage, si flatteur pour son ambition, d'être en correspondance avec sa première femme, mademoiselle Patterson, et qu'il envoyait souvent en Amérique Rico, son valet de chambre, pour avoir des nouvelles de cette dame et de l'enfant qu'il en avait eu. Si cela est vrai, il ne l'est pas moins que ces égards, non seulement bien excusables, mais même, selon moi, dignes d'éloges, du prince Jérôme pour sa première femme, n'empêchaient pas sa majesté la reine de Westphalie, qui probablement n'en était pas ignorante, de se trouver heureuse avec son époux. Il ne peut y avoir sur ce point d'autorité plus croyable que la reine elle-même, qui s'exprime ainsi dans la seconde de ses lettres à son père, sa majesté le roi de Wurtemberg: