«Forcée par la politique d'épouser le roi mon époux, le sort a voulu que je me trouvasse la femme la plus heureuse qui puisse exister. Je porte à mon mari tous les sentimens réunis, amour, tendresse, estime; en ce moment douloureux le meilleur des pères voudrait-il détruire mon bonheur intérieur, le seul qui me reste? J'ose vous le dire, mon cher père, vous, et toute ma famille, méconnaissez le roi mon époux. Un temps viendra, je l'espère, où vous serez convaincu que vous l'avez mal jugé, et alors vous retrouverez toujours en lui comme en moi, les enfans les plus respectueux et les plus tendres.»
Sa majesté parle ensuite d'un événement affreux auquel elle dit avoir été exposée; cet événement, affreux en effet, n'était autre chose que la violence et le vol commis sur une femme fugitive, sans défense et sans escorte, par une bande à la tête de laquelle s'était mis le fameux marquis de Maubreuil, qui avait été écuyer du roi de Westphalie. Je reviendrai, en traitant des événemens de 1814, sur ce honteux guet-apens, et je donnerai à ce sujet quelques détails que je crois peu connus sur les principaux auteurs et acteurs d'un acte si effronté de brigandage..
Au mois de septembre suivant, un courrier du cabinet russe, arrivant de Pétersbourg, présenta à Sa Majesté une lettre de l'empereur Alexandre, et entre autres présens magnifiques, deux pelisses de renard noir et de martre-zibeline de la plus grande beauté.
Pendant le séjour de Leurs Majestés à Fontainebleau, l'empereur se promenait souvent en calèche, avec l'impératrice, dans les rues de la ville, sans avoir ni suite ni gardes. Un jour, en passant devant l'hospice du Mont-Pierreux, Sa Majesté l'impératrice aperçut à une fenêtre, un ecclésiastique d'un grand âge qui saluait Leurs Majestés. L'impératrice, après avoir rendu le salut du vieillard avec sa grâce habituelle, le fit remarquer à l'empereur, qui s'empressa de le saluer à son tour. En même, temps l'empereur ordonna à son cocher d'arrêter, et envoya un des valets de pied demander de la part de Leurs Majestés au vénérable prêtre s'il ne lui serait pas trop pénible de sortir un instant de sa chambre pour venir leur parler. Le vieillard, qui marchait encore facilement, se hâta de descendre; et pour lui épargner quelques pas, l'empereur fit approcher sa voiture tout près de la porte de l'hospice.
Sa Majesté entretint le bon ecclésiastique avec les plus touchantes marques de bienveillance et de respect. Il dit à Leurs Majestés qu'il avait été avant la révolution prêtre habitué d'une des paroisses de Fontainebleau; qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour ne point émigrer; mais que la terreur l'avait forcé de s'expatrier, quoiqu'il eût alors plus de soixante-quinze ans; qu'il était rentré en France à l'époque de la proclamation du concordat, et vivait d'une modique retraite, à peine suffisante pour payer sa pension dans l'hospice. «Monsieur l'abbé, dit Sa Majesté après avoir écouté le vieux prêtre avec attention, j'ordonnerai que votre pension de retraite soit doublée; et si cela ne suffit pas; j'espère que vous vous adresserez à l'impératrice ou à moi.» Le bon ecclésiastique avait les larmes aux yeux, en remerciant l'empereur. «Malheureusement, Sire, dit-il en autres choses, je suis trop vieux pour voir long-temps le règne de votre Majesté, et pour profiter de vos bontés.--Vous? reprit l'empereur en souriant, mais vous êtes un jeune homme. Voyez M, de Belloy, il est votre aîné de beaucoup, et nous espérons bien le posséder encore long-temps.» Leurs Majestés prirent alors congé du vieillard attendri, le laissant au milieu d'une foule d'habitans qui s'étaient rassemblés pendant l'entretien devant la porte de l'hospice, et que cette scène intéressante et la bonté généreuse de l'empereur avaient profondément émus.
M. de Belloy, cardinal et archevêque de Paris, dont l'empereur cita le nom dans la conversation que je viens de rapporter, avait alors quatre-vingt-dix-huit ans. Sa santé était excellente, et il paraissait encore souvent, en public. Jamais je n'ai vu de vieillard qui eût l'air aussi vénérable que ce digne prélat. L'empereur avait pour lui le plus profond respect et ne manquait aucune occasion de lui en donner des témoignages. Durant ce même mois de septembre, un grand nombre de fidèles s'étant rassemblés, suivant l'usage, sur le Mont-Valérien, monseigneur l'archevêque s'y rendit pareillement et entendit la messe. Au moment de se retirer, voyant que beaucoup de personnes pieuses attendaient sa bénédiction, il leur adressa, avant de la leur donner, quelques paroles qui peignaient sa bonté et sa simplicité évangélique: «Mes enfans, je sens que je suis bien vieux, à la diminution de mes forces, mais non de mon zèle et de ma tendresse pour vous. Priez Dieu, mes enfans, pour votre vieil archevêque, qui ne manque jamais de le prier pour vous tous les jours.»
Durant ce séjour à Fontainebleau l'empereur se livra, plus fréquemment qu'il n'avait jamais fait, au plaisir de la chasse. Le costume obligé était, pour homme, un habit à la française vert-dragon, boutons et galons d'or, culotte de Casimir blanc, bottes à l'écuyère sans revers; c'était l'habit de grande chasse, une chasse au cerf. Le costume de la chasse au tir était un simple habit français, vert, sans aucune espèce d'ornement que des boutons blancs, sur lesquels étaient gravés des attributs du genre. Le costume était le même et sans aucune espèce de distinction pour toutes les personnes faisant partie de la chasse de l'empereur et pour Sa Majesté elle-même.
Les princesses partaient du rendez-vous en calèche, à six ou à quatre chevaux, équipage à l'espagnole, et suivaient ainsi les diverses directions de la chasse. Leur costume était une élégante amazone et un chapeau surmonté de plumes noires ou blanches.
Une des sœurs de l'empereur (je ne sais plus laquelle.) ne manquait jamais de suivre la chasse, et elle avait avec elle plusieurs dames charmantes, qui étaient habituellement invitées à déjeuner au rendez-vous, comme cela avait toujours lieu en pareille occasion pour les personnes de la cour. Une de ces dames, belle et spirituelle, attira les regards de l'empereur. Il y eut d'abord quelques billets doux d'échangés; enfin, un soir, l'empereur m'ordonna de porter une nouvelle lettre. Dans le palais de Fontainebleau est un jardin intérieur appelé le jardin de Diane, où Leurs Majestés seules avaient accès. Ce jardin est entouré des quatre côtés par des bâtimens. À gauche, la chapelle avec sa galerie sombre et son architecture gothique; à droite, la grande galerie (autant que je puis m'en souvenir). Le bâtiment du milieu contenait les appartemens de Leurs Majestés; enfin, en face et fermant le carré, de grandes arcades derrière lesquelles étaient des bâtimens destinés à diverses personnes attachées, soit aux princes, soit à la maison impériale.
Madame de B......, la dame que l'empereur avait remarquée, logeait dans un appartement situé derrière ces arcades, au rez-de-chaussée. Sa Majesté me prévint que je trouverais une fenêtre ouverte, par laquelle j'entrerais avec précaution; que dans les ténèbres, je remettrais son billet à une personne qui me le demanderait. Cette obscurité était nécessaire, parce que la fenêtre ouverte derrière les arcades, mais sur le jardin, aurait pu être remarquée s'il y eût eu de la lumière. Ne connaissant pas l'intérieur de ces appartemens, j'arrivai et j'entrai par la fenêtre; croyant alors marcher de plain-pied, je fis une chute bruyante, occasionée par une haute marche qui était dans l'embrasure de la croisée. Au bruit que je fis en tombant, j'entendis pousser un cri et une porte se fermer brusquement. Je m'étais légèrement blessé au genou, au coude et à la tête.