Nous voyageâmes avec une vitesse extrême jusqu'au Mont-Cénis; mais arrivés à ce passage, il fallut bien ralentir la rapidité de notre course: le temps était affreux depuis plusieurs jours, et la route dégradée par la pluie qui tombait encore par torrens au moment de notre passage. L'empereur arriva à Milan le 22 à midi, et, malgré notre retard au Mont-Cénis, le reste du voyage avait été si prompt que personne n'attendait encore Sa Majesté. Le vice-roi n'apprit l'arrivée de son beau-père que lorsque celui-ci n'était plus qu'à une petite demi-lieue de la ville. Nous le vîmes arriver à toute bride, suivi d'un très-petit nombre de personnes. L'empereur ordonna que l'on arrêtât, et aussitôt que la portière fut ouverte il tendit la main au prince Eugène, en lui disant du ton le plus affectueux: «Allons, montez avec nous, beau prince, nous entrerons ensemble.»
Malgré la surprise qu'avait causée l'arrivée encore inattendue de l'empereur, nous étions à peine entrés dans la ville que toutes les maisons étaient illuminées; les beaux palais Litta, Casani, Melzi et beaucoup d'autres brillaient de mille feux. La magnifique coupole du dôme de la cathédrale était couverte de pots à feu et de verres de couleur; au milieu du Forum-Bonaparte, dont les allées étaient aussi illuminées, on voyait la statue équestre et colossale de l'empereur; des deux côtés on avait disposé des transparens en forme d'étoiles, portant les lettres initiales de S. M. I. et R. À huit heures, tout le peuple était en mouvement à l'entour du château, où un superbe feu d'artifice fut tiré, tandis qu'une excellente musique exécutait des symphonies guerrières. Toutes les autorités de la ville furent admises auprès de Sa Majesté.
Le lendemain matin, il y eut au château conseil des ministres, que Sa Majesté présida. À midi, l'empereur monta à cheval pour assister à la messe célébrée par le grand-aumônier du royaume. La place du dôme était couverte d'une foule immense, au travers de laquelle l'empereur s'avançait au pas de son cheval, ayant auprès de lui son altesse impériale le vice-roi et son état-major. Le noble visage du prince Eugène exprimait toute la joie qu'il ressentait en revoyant son beau-père, pour lequel il eut toujours tant de respect et d'affection filiale, et en entendant les acclamations du peuple, qui ne lui manquaient jamais, mais qui redoublaient encore en ce moment.
Après le Te Deum, l'empereur passa sur la place la revue des troupes, et partit aussitôt avec le vice-roi pour Monza, palais qu'habitait la vice-reine. Il n'y avait aucune femme pour laquelle l'empereur eût un ton plus affable, et en même temps plus respectueux, que pour la princesse Amélie; mais aussi nulle princesse et même nulle femme ne fut plus belle et plus vertueuse. Il était impossible devant l'empereur de parler de beauté et de vertu, sans qu'il citât aussitôt pour exemple la vice-reine. Le prince Eugène était bien digne d'une épouse aussi accomplie. Il l'appréciait à sa valeur, et j'étais heureux de voir sur les traits de cet excellent prince l'expression du bonheur dont il jouissait. Au milieu des soins qu'il prenait pour aller au devant de tous les désirs de son beau-père, je fus assez heureux pour qu'il voulût bien m'adresser plusieurs fois la parole, me témoignant tout l'intérêt qu'il avait pris, disait-il, à mon avancement dans le service et dans les bontés de l'empereur. Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que ces marques de souvenir d'un prince pour lequel j'ai toujours conservé l'attachement le plus sincère, et, si j'ose le dire, le plus tendre.
L'empereur resta fort long-temps avec la vice-reine, dont l'esprit égalait la bienveillance et la beauté. Il revint à Milan pour dîner; immédiatement après, les dames reçues à la cour lui furent présentées. Le soir, je suivis Sa Majesté au théâtre de la Scala. L'empereur n'assista point à toute la représentation. Il se retira de bonne heure dans ses appartemens, et travailla une grande partie de la nuit; ce qui ne nous empêcha point de rouler sur la route de Vérone avant huit heures du matin.
Sa Majesté ne fit que traverser Brescia et Vérone. J'aurais bien voulu avoir, chemin faisant, le temps de voir les curiosités de l'Italie. Mais cela n'était pas facile à la suite de l'empereur, qui ne s'arrêtait que pour passer les troupes en revue, et aimait mieux visiter des fortifications que des ruines.
À Vérone, Sa Majesté dîna ou soupa (car il était assez tard) avec leurs majestés le roi et la reine de Bavière, qui y étaient arrivés presque en même temps que nous, et le lendemain de très-grand matin nous partîmes pour Vicence.
Quoique la saison fût déjà avancée, je jouis avec délices du beau spectacle qui attend le voyageur sur la route de Vérone à Vicence. Que l'on se figure une plaine immense, coupée en d'innombrables champs, lesquels sont bordés de diverses espèces d'arbres d'une forme élancée, mais surtout d'ormes et de peupliers, qui forment ainsi en tout sens des allées à perte de vue. La vigne serpente autour de leurs troncs, s'élève avec eux et s'enlace à chacune de leurs branches. Cependant quelques rameaux de la vigne abandonnent l'arbre qui lui sert de soutien, et pendent jusqu'à terre, tandis que d'autres s'étendent comme une guirlande d'un arbre à l'autre. Au dessous de ces berceaux naturels on voit au loin et auprès de magnifiques champs de blé, du moins je les avais vus lors de mes voyages précédens; car dans celui-ci la moisson était faite depuis plusieurs mois.
Sur la fin d'une journée que je passai fort agréablement, pour ma part, à admirer ces fertiles plaines, nous entrâmes dans Vicence. Les autorités avec la population presque tout entière attendaient l'empereur sous un superbe arc-de-triomphe, à l'entrée de la ville. Nous mourions de faim, et Sa Majesté elle-même dit le soir, à son coucher, qu'elle était, en entrant dans Vicence, très-disposée à se mettre à table. Je tremblais donc à l'idée de ces longues harangues italiennes, que je trouvais plus longues encore que celles de France, sans doute parce que je n'en comprenais pas un mot. Mais heureusement les magistrats de Vicence furent assez bien avisés pour ne pas abuser de notre position; leur discours ne demanda que quelques minutes.
Le soir Sa Majesté alla au spectacle. J'étais fatigué, et j'aurais voulu profiter de l'absence de l'empereur pour prendre quelque repos; mais quelqu'un vint m'engager à monter au couvent des Servites pour jouir de l'effet des illuminations de la ville; je m'y rendis et j'eus sous les yeux un magnifique spectacle. On aurait dit que la ville était en feu. En rentrant au palais occupé par Sa Majesté, j'appris qu'elle avait donné l'ordre que tout fût prêt pour son départ à deux heures après minuit. J'avais une heure pour dormir, et j'en profitai.