À l'heure indiquée par lui, l'empereur monta en voiture, et nous voilà roulant avec la rapidité de l'éclair sur la route de Stra, où nous passâmes la nuit. Le lendemain, de très-grand matin, nous repartîmes, suivant une longue chaussée élevée à travers des marais. Le paysage est à peu près le même, mais toutefois moins agréable qu'avant d'arriver à Vicence. Ce sont toujours des plantations de mûriers et d'oliviers qui donnent une huile parfaite, des champs de maïs et de chanvre, entrecoupés de prairies. On voit de plus commencer au delà de Stra la culture du riz. Quoique les rizières doivent rendre le pays mal sain, il ne passe pourtant pas pour l'être plus qu'un autre. On voit à droite et à gauche de la route des maisons élégantes et des cabanes couvertes en chaume, mais propres et d'un charmant effet. La vigne est peu cultivée dans cette partie, où elle ne pourrait guère réussir, le terrain étant trop bas et trop humide. Il se trouve cependant quelques vignobles sur les hauteurs. La végétation dans toute la contrée est d'une richesse et d'une vigueur incroyables; mais les dernières guerres ont laissé des traces qu'une longue paix pourra seule effacer.


CHAPITRE XXIII.

Arrivée à Fusina.—La péote et les gondoles de Venise.—Aspect de Venise.—Saluts de l'empereur.—Entrée du cortége impérial dans le grand canal.—Jardin et plantations improvisées par l'empereur.—Spectacle nouveau pour les Vénitiens.—Conversation de l'empereur avec le vice-roi et le grand-maréchal.—L'empereur parlant très-bien, mais ne causant pas.—Observation de Constant sur un passage du journal de madame la baronne de V***.—Opinion de l'empereur sur l'ancien gouvernement de Venise.—Le lion devenu vieux.—Le doge, sénateur français.—L'empereur décidé à faire respecter le nom français.—Visite à l'arsenal.—Ecueils dangereux.—La tour d'observation.—Les chantiers.—Le Bucentaure.—Chagrin d'un marinier, ancien serviteur du doge.—Les noces du doge avec la mer, interrompues par l'arrivée des Français.—Douleur du dernier doge Ludovico Manini.—Les gondoliers.—Course de barques et joute sur l'eau, en présence de l'empereur.—Coup d'œil de la place Saint-Marc pendant la nuit.—Habitudes et travail de l'empereur à Venise.—Visite à l'église de Saint-Marc et au palais du doge.—Le môle.—La tour de l'horloge.—Mécanique de l'horloge.—Les prisons.—Visite rendue par Constant et Roustan à une famille grecque.—Constant questionné par l'empereur.—Curiosité de Constant désappointée.—Enthousiasme d'une belle Grecque pour l'empereur.—Vigilance maritale et enlèvement.—Décret de l'empereur en faveur des Vénitiens.—Départ de Venise et retour eu France.


En arrivant à Fusina, l'empereur y trouva les autorités de Venise qui l'attendaient. Sa Majesté s'embarqua sur la péote ou gondole de la ville, et accompagnée d'un nombreux cortége flottant, elle s'avança vers Venise. Nous suivions l'empereur dans de petites gondoles noires qui ressemblent à des tombeaux flottans. La Brenta en était couverte autour de nous, et rien n'était plus singulier que d'entendre sortir de ces cercueils, si tristes à voir, des concerts délicieux de voix et d'instrumens. Cependant la barque qui portait Sa Majesté, et les gondoles des principaux personnages de sa suite, étaient ornées avec beaucoup de magnificence.

Nous arrivâmes ainsi jusqu'à l'embouchure du fleuve; là il fallut attendre près d'une demi-heure jusqu'à ce qu'on eût ouvert les écluses, ce qui se fit peu à peu et avec précaution, sans quoi les eaux de la Brenta, retenues dans leur canal, où elles étaient élevées beaucoup au dessus du niveau de la mer, s'élançant tout d'un coup et avec une chute violente, auraient entraîné et submergé nos gondoles. Sortis des eaux de la Brenta, nous nous trouvâmes dans le golfe, et nous vîmes au loin s'élever du milieu de la mer la merveilleuse ville de Venise. Des barques, des gondoles, et même des navires d'un port considérable, chargés de toute la population aisée et de tous les mariniers de Venise, en habit de fête, arrivèrent de tous côtés, passant, repassant et se croisant en tous sens avec une adresse et une rapidité extrême.

L'empereur était debout sur l'arrière de la péote, et à chaque nouvelle gondole qui passait près de la sienne, il répondait aux acclamations et aux cris de viva Napoleone imperatore e re! par un de ces profonds saluts qu'il faisait avec tant de grâce et de dignité, ôtant son chapeau sans baisser la tête, et le descendant le long de son corps, presque jusqu'à ses genoux.

Escortée de cette innombrable flottille, dont la péote de la ville semblait être le vaisseau amiral, Sa Majesté entra enfin dans le grand canal que bordent des deux côtés les façades de superbes palais, dont toutes les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux et garnies de spectateurs. L'empereur descendit devant le palais des procurateurs, où il fut reçu par une députation de membres du sénat et de nobles vénitiens; il s'arrêta un instant sur la place St-Marc, parcourut quelques rues intérieures et choisit l'emplacement d'un jardin dont l'architecte de la ville lui présenta le plan, qui fut exécuté dans une campagne. Ce fut un spectacle nouveau pour les Vénitiens que des arbres plantés en pleine terre, des charmilles et des pelouses.

L'absence complète de verdure et de végétation, et le silence qui règne dans les rues de Venise, où l'on n'entend jamais le pas d'un cheval ni le bruit d'une voiture, les chevaux et les voitures étant choses entièrement inconnues dans cette ville toute marine, doivent lui donner dans les temps ordinaires un air triste et abandonné; mais cette tristesse avait entièrement disparu pendant le séjour de Sa Majesté.