Le prince vice-roi et le grand-maréchal assistèrent le soir au coucher de l'empereur, et en le déshabillant, j'entendis une partie de leur entretien qui roula tout entier sur le gouvernement de Venise avant la réunion de cette république à l'empire français. Sa Majesté parla presque toute seule; le prince Eugène et le maréchal Duroc se contentaient de jeter, de temps à autre, dans la conversation deux ou trois paroles, comme pour fournir un nouveau texte à l'empereur et empêcher que celui-ci ne s'arrêtât et ne mît trop tôt fin à ses discours, véritables discours en effet, puisque Sa Majesté tenait toujours le dé et ne laissait que peu de chose à dire aux autres. C'était assez son habitude; mais personne ne songeait à s'en plaindre, tant les idées de l'empereur étaient la plupart du temps intéressantes, neuves et spirituellement exprimées. Sa Majesté ne causait pas, comme on l'a dit avec raison dans le journal que j'ai joint ci-dessus à mes Mémoires; mais elle parlait avec un charme inexprimable, et là-dessus il me semble que l'auteur du journal à Aix-la-Chapelle n'a pas assez rendu justice à l'empereur.
Au coucher dont il était tout à l'heure question, Sa Majesté parla de l'ancien état de Venise, et par ce qu'elle en dit j'en appris plus sur ce sujet que je ne l'aurais pu faire dans le meilleur livre. Le vice-roi ayant observé que quelques patriciens regrettaient l'ancienne liberté, l'empereur s'écria: «La liberté! fadaise! il n'y avait plus de liberté à Venise, et il n'y en avait jamais eu que pour quelques familles nobles qui opprimaient le reste de la population. La liberté avec le conseil des dix! la liberté avec les inquisiteurs d'état! la liberté avec les lions dénonciateurs, et les cachots, et les plombs de Venise!» Le maréchal Duroc remarqua que, sur la fin, ce régime sévère s'était beaucoup adouci. «Oui, sans doute, reprit l'empereur, le lion de Saint-Marc était devenu vieux; il n'avait plus ni dents ni ongles. Venise n'était plus que l'ombre d'elle-même, et son dernier doge a trouvé qu'il montait en grade en devenant sénateur de l'empire français.» Sa Majesté, voyant que cette idée faisait sourire le prince vice-roi, ajouta fort gravement: «Je ne plaisante pas, Messieurs. Un sénateur romain se piquait d'être plus qu'un roi; un sénateur français est au moins l'égal d'un doge. Je veux que les étrangers s'accoutument au plus grand respect vis-à-vis des corps constitués de l'empire, et même à traiter avec une haute considération le simple titre de citoyen français. Je ferai en sorte qu'ils en viennent là. Bonsoir, Eugène. Duroc, ayez soin que la réception de demain se fasse d'une manière convenable. Cette cérémonie terminée, nous irons visiter l'arsenal. Adieu, Messieurs. Constant, vous reviendrez dans dix minutes chercher mon flambeau; je me sens en train de dormir. On est bercé comme un enfant dans ces gondoles.»
Le lendemain, Sa Majesté après avoir reçu les hommages des autorités de Venise, se rendit à l'arsenal. C'est un édifice immense, fortifié avec un soin qui devrait le rendre imprenable. L'aspect de l'intérieur est singulier, à cause de plusieurs petites îles, jointes ensemble par des ponts. Les magasins et les divers corps de bâtimens de la forteresse ont ainsi l'air de flotter à la surface des eaux. L'entrée du côté de la terre, par laquelle nous fûmes introduits, est un très-beau pont en marbre, avec des colonnes et des statues. Du côté de la mer, il se trouve aux approches de l'arsenal beaucoup de rochers et de bancs de sable dont la présence est indiquée par de longs pieux. On nous dit qu'en temps de guerre ces pieux étaient retirés, ce qui exposait les bâtimens ennemis, assez imprudens pour s'engager parmi ces écueils, à échouer infailliblement. L'arsenal pouvait équiper autrefois quatre-vingt mille hommes, infanterie et cavalerie, indépendamment d'un grand nombre d'armemens complets pour des vaisseaux de guerre.
L'arsenal est bordé de tours élevées d'où la vue s'étend au loin dans toutes les directions. Sur la plus haute de ces tours placée au centre de l'édifice, comme sur toutes les autres, il y a jour et nuit des sentinelles qui signalent l'arrivée des vaisseaux qu'elles peuvent apercevoir à une très-grande distance. Rien de plus magnifique que les chantiers de construction pour les vaisseaux. Deux mille hommes peuvent y travailler à l'aise. Les voiles sont faites par des femmes sur lesquelles d'autres femmes d'un certain âge exercent une active surveillance.
L'empereur ne s'arrêta que peu de temps à regarder le Bucentaure; c'est ainsi qu'on appelle le superbe vaisseau sur lequel le doge de Venise célébrait ses noces avec la mer. Un Vénitien ne voit jamais sans un profond chagrin ce vieux monument de l'ancienne puissance de sa patrie. Quelques personnes de la suite de l'empereur et moi, nous nous étions fait accompagner par un marinier qui avait les larmes aux yeux en nous racontant en mauvais français que, la dernière fois qu'il avait vu le mariage du doge avec la mer Adriatique, c'était en 1796, un an avant la prise de Venise. Cet homme nous dit qu'il se trouvait alors au service du dernier doge de la république, le seigneur Louis Monini; que l'année suivante (1797) les Français étaient entrés dans Venise, à l'époque ordinaire des noces du doge avec la mer, qui se faisaient le jour de l'Ascension, et que depuis ce temps, la mer était restée veuve. Notre bon marinier nous fit le plus touchant éloge de son ancien maître, qui, suivant lui, n'avait jamais pu se résoudre à prêter serment d'obéissance aux Autrichiens, et s'était évanoui en leur remettant les clefs de la ville.
Les gondoliers sont à la fois domestiques, commissionnaires, confidens, compagnons d'aventures de la personne qui les prend à son service. Rien n'égale le courage, la fidélité et la gaîté de ces braves marins. Ils s'exposent sans crainte aux tempêtes de la mer dans leurs minces gondoles, et leur adresse est si grande qu'ils circulent avec une incroyable vitesse dans les canaux les plus étroits, se croisent, se suivent et se dépassent sans cesse, sans jamais se heurter.
Je me trouvai à même de juger de l'habileté de ces hardis mariniers, le lendemain même de notre visite à l'arsenal. Sa Majesté s'étant fait conduire à travers les lagunes jusqu'au port fortifié de Mala-mocco, les gondoliers lui donnèrent, à son retour, le spectacle d'une course de barques et de joutes sur l'eau. Le même jour il y eut spectacle par ordre au grand théâtre, et toute la ville fut illuminée. Du reste on pourrait croire à Venise que c'est tous les jours fête publique et illumination générale. L'usage étant d'employer la plus grande partie de la nuit aux affaires ou aux plaisirs, les rues sont aussi bruyantes, aussi pleines de monde à minuit, qu'à Paris à quatre heures de l'après-midi. Les boutiques, surtout celles de la place Saint-Marc, sont éclairées d'une manière éblouissante, et la foule remplit les petits pavillons ornés et illuminés où l'on vend du café, des glaces et des rafraîchissemens de toute espèce.
L'empereur n'avait point adopté le genre de vie des Vénitiens. Il se couchait aux mêmes heures qu'à Paris, et quand il ne passait point la journée à travailler avec ses ministres, il se promenait en gondole dans les lagunes ou visitait les principaux établissemens et les édifices publics de Venise. Ce fut ainsi que je vis, à la suite de Sa Majesté, l'église de Saint-Marc et l'ancien palais du doge.
L'église de Saint-Marc a cinq entrées superbement décorées de colonnes de marbre; les portes en sont de bronze et à sculptures. Au dessus de la porte du milieu, étaient autrefois les quatre fameux chevaux de bronze que l'empereur avait fait transporter à Paris pour en orner l'arc de triomphe de la place du Carrousel. La tour de l'église en est séparée par une petite place, du milieu de laquelle elle s'élance à une hauteur de plus de trois cents pieds. On y monte par une rampe sans marches, très-commode; et parvenu au sommet, on a sous les yeux les points de vue les plus magnifiques: Venise avec ses innombrables îles chargées de palais, d'églises et de fabriques, et, se prolongeant au loin dans la mer, une digue immense, large de soixante pieds, haute de plusieurs toises et bâtie en grosses pierres de taille. Cet ouvrage gigantesque entoure Venise et toutes ses îles, et la défend contre les irruptions de la mer.
Les Vénitiens font profession d'une admiration toute particulière pour l'horloge établie dans une tour qui en tire son nom. La mécanique indique la marche du soleil et de la lune à travers les douze signes du zodiaque. On voit, dans une niche au dessus du cadran, une image de la Vierge, bien dorée et de grandeur naturelle. On nous dit qu'à certaines fêtes de l'année, chaque coup de cloche faisait paraître deux anges avec une trompette à la main, et suivis des trois mages qui venaient se prosterner aux pieds de la vierge Marie. Je ne vis rien de tout cela, mais seulement deux grandes figures noires frappant les heures sur la cloche avec des massues de fer.