Le palais du doge est d'un aspect assez sombre, et les prisons qui n'en sont séparées que par un étroit canal, rendent cet aspect encore plus triste.
On trouve à Venise des marchands de toutes les nations. Les juifs et les Grecs y sont très-nombreux. Roustan, qui entendait la langue de ces derniers, était recherché par les plus considérables d'entre eux. Les chefs d'une famille grecque se rendirent un jour auprès de lui pour l'engager à venir les visiter; leur habitation était située dans une des îles dont Venise est entourée. Roustan me fit part du désir qu'il éprouvait d'aller leur rendre une visite. Je fus enchanté de la proposition qu'il me fit de l'accompagner. Arrivés dans leur île, nous fûmes reçus par nos Grecs, qui étaient des négocians fort riches, comme d'anciennes connaissances. L'espèce de parloir dans lequel on nous fit entrer était non-seulement d'une propreté recherchée, mais encore d'une grande élégance. Un large divan ornait le tour de la salle dont le parquet était couvert de nattes artistement tressées. Nos hôtes étaient au nombre de six qui étaient associés pour le même commerce. Je me serais passablement ennuyé, si l'un d'eux, qui parlait français, ne se fût entretenu avec moi. Les autres s'entretenaient dans leur langue avec Roustan. On nous offrit du café, des fruits, des sorbets et des pipes. Je n'ai jamais aimé à fumer, et connaissant d'ailleurs le dégoût prononcé de l'empereur pour les odeurs en général, et en particulier pour celle du tabac, je refusai la pipe, et j'exprimai la crainte que mes vêtemens ne se ressentissent du voisinage des fumeurs. Je crus m'apercevoir que cette délicatesse me faisait baisser considérablement dans l'estime de nos hôtes. Toutefois, quand nous les quittâmes, ils nous engagèrent avec beaucoup d'instances à renouveler notre visite. Il nous fut impossible d'accepter, le séjour de l'empereur ne devant pas se prolonger.
À mon retour, l'empereur me demanda si j'avais parcouru la ville, ce que j'en pensais, si j'étais entré dans quelques maisons, enfin ce qui m'avait semblé digne de remarque. Je répondis de mon mieux, et comme Sa Majesté était en ce moment d'une gaieté causeuse, je lui parlai de notre excursion et de notre visite à la famille grecque. L'empereur me demanda ce que ces Grecs pensaient de lui. «Sire, répondis-je, celui qui parle français m'a paru être un homme entièrement dévoué à Votre Majesté. Il m'a parlé de l'espérance qu'il avait, lui comme ses frères, que l'empereur des Français, qui était allé combattre les mamelucks en Égypte, pourrait aussi quelque jour se faire le libérateur de la Grèce.»
—Ah! monsieur Constant, me dit ici l'empereur en me pinçant vertement, vous vous mêlez de faire de la politique!—Pardonnez-moi, Sire, je n'ai fait que répéter ce que j'avais entendu. Il n'est pas étonnant que tous les opprimés comptent sur le secours de Votre Majesté. Ces pauvres Grecs ont l'air d'aimer avec passion leur patrie, et surtout ils détestent cordialement les Turcs.—C'est bon, c'est bon, dit Sa Majesté; mais j'ai, avant tout, à m'occuper de mes affaires. Constant, poursuivit Sa Majesté, changeant subitement le terrain de la conversation dont elle daignait m'honorer, et souriant d'un air d'ironie, que dites-vous de la tournure des belles Grecques? Combien avez-vous vu de modèles dignes de Canova et de David?» Je me vis obligé de répondre à Sa Majesté que ce qui m'avait le plus engagé à accepter la proposition de Roustan était l'espérance de voir quelques-unes de ces beautés si vantées, et que je m'étais trouvé cruellement désappointé de ne pas apercevoir l'ombre d'une femme. Sur cet aveu naïf, l'empereur, qui s'y attendait d'avance, partit d'un éclat de rire, se rejeta sur mes oreilles, et m'appela libertin:—Vous ne savez donc pas, monsieur le drôle, que vos bons amis les Grecs ont adopté les usages de ces Turcs qu'ils détestent si cordialement, et qu'ils enferment, comme eux, leurs femmes et leurs filles, pour qu'elles ne paraissent jamais devant les mauvais sujets de votre espèce.»
Quoique les dames grecques de Venise soient surveillées d'assez près par leurs maris, elles ne sont pourtant point recluses ni parquées dans un sérail comme les femmes des Turcs. Pendant notre séjour à Venise, un grand personnage parla à Sa Majesté d'une jeune et belle Grecque, admiratrice enthousiaste de l'empereur des Français. Cette dame ambitionnait vivement l'honneur d'être reçue par Sa Majesté, dans l'intérieur de ses appartemens. Quoique très-surveillée par un mari jaloux, elle avait trouvé moyen de faire parvenir à l'empereur une lettre dans laquelle elle lui peignait toute l'étendue de son amour et de son admiration. Cette lettre, écrite avec une passion véritable et une tête exaltée, inspira à Sa Majesté le désir de voir et d'en connaître l'auteur; mais il fallait des précautions. L'empereur n'était pas homme à user de sa puissance pour enlever une femme à son mari; cependant tout le soin que l'on apporta dans la conduite de cette affaire n'empêcha pas le mari de se douter des projets de sa femme; aussi, avant qu'il fût possible à celle-ci de voir l'empereur, elle fut enlevée et conduite fort loin de Venise, et son prudent époux eut soin de cacher sa fuite et de dérober ses traces. Lorsqu'on vint annoncer cette disparition à l'empereur: «Voilà, dit en riant Sa Majesté, un vieux fou qui se croit de taille à lutter contre sa destinée.» Sa Majesté ne forma d'ailleurs aucune liaison intime pendant notre séjour à Venise.
Avant de quitter cette ville, l'empereur rendit un décret qui y fut reçu avec un enthousiasme inexprimable, et ajouta encore au regret que le départ de Sa Majesté causait aux habitans de Venise. Le département de l'Adriatique, dont Venise était le chef-lieu, fut agrandi de toutes les côtes maritimes, depuis la ville d'Aquilée jusqu'à celle d'Adria. Le décret portait en outre que le port serait réparé, les canaux creusés et nettoyés, la grande muraille de Palestrina, dont j'ai parlé plus haut, et les jetées qui sont en avant continuées et entretenues; qu'il serait creusé un canal de communication entre l'arsenal de Venise et le passage de Mala-mocco; enfin que ce passage lui-même serait déblayé et rendu assez profond pour que les vaisseaux de ligne de soixante-quatorze pussent y entrer et en sortir.
D'autres articles concernaient les établissemens de bienfaisance, dont l'administration fut confiée à une espèce de conseil dit congrégation de charité, et la cession à la ville, par le domaine royal, de l'île de Saint-Christophe pour servir de cimetière général; car jusqu'alors avait prévalu à Venise, comme dans le reste de l'Italie, l'usage pernicieux d'enterrer les morts dans les églises. Enfin le décret ordonnait l'adoption d'un nouveau mode d'éclairage pour la belle place Saint-Marc, la construction de nouveaux quais, passages, etc.
Lorsque nous quittâmes Venise, l'empereur fut conduit au rivage par une masse de population aussi nombreuse au moins que celle qui l'avait accueilli à son arrivée. Trévise, Udine, Mantoue rivalisèrent d'empressement à recevoir dignement Sa Majesté. Le roi Joseph avait quitté l'empereur pour retourner à Naples; le prince Murat et le vice-roi accompagnaient Sa Majesté.
L'empereur ne s'arrêta que deux ou trois jours à Milan et continua sa route. En arrivant dans la plaine de Marengo, il y trouva les magistrats et la population d'Alexandrie qui l'y attendaient, et qui l'y reçurent à la clarté d'une multitude de flambeaux. Nous ne fîmes que passer par Turin. Le 30 décembre nous gravissions encore le mont Cénis, et le 1er janvier, au soir, nous étions arrivés aux Tuileries.