Le prince de Neufchâtel et le grand-maréchal logèrent au château de Marrac. Le reste de la suite de Leurs Majestés se logea dans Bayonne et les environs. La garde campa en face du château, dans un lieu nommé le Parterre. En trois jours tout le monde fut installé.

Le 15 avril au matin, l'empereur avait eu le temps à peine de se remettre des fatigues de son voyage, lorsqu'il reçut les autorités de Bayonne, qui vinrent le complimenter, et qu'il interrogea, selon son habitude, avec les plus grands détails. Sa Majesté sortit ensuite pour visiter le port et les fortifications. Cette visite dura jusqu'à cinq heures du soir, que l'empereur rentra au palais du gouvernement qu'il habitait provisoirement, en attendant que le château de Marrac fût prêt pour le recevoir.

De retour au palais, Sa Majesté s'attendait à trouver l'infant don Carlos, que le prince des Asturies, Ferdinand son frère, avait envoyé à Bayonne pour présenter ses complimens à l'empereur. Mais on lui apprit que l'infant était malade, et ne pouvait sortir. L'empereur donna sur-le-champ l'ordre d'envoyer auprès de l'infant un de ses médecins, avec un valet de chambre, pour le servir, et quelques autres personnes. Le prince était venu à Bayonne sans suite et comme incognito; il n'avait auprès de lui qu'un service militaire composé de quelques soldats de la garnison. L'empereur ordonna également que ce service fût remplacé d'une manière plus distinguée par la garde d'honneur de Bayonne. Deux ou trois fois par jour, et cela très-régulièrement, il envoyait savoir des nouvelles de l'infant, qui faisait le malade, à ce qu'on disait assez hautement dans le palais.

En quittant le palais du gouvernement pour venir s'établir à Marrac, l'empereur donna tous les ordres nécessaires pour qu'on le tînt prêt à recevoir le roi et la reine d'Espagne, qui devaient venir à Bayonne à la fin du mois. Sa Majesté fit les plus expresses recommandations pour que tout fût promptement disposé, afin de rendre aux souverains espagnols tous les honneurs dus à leur rang.

L'empereur venait d'entrer au château, lorsque tout à coup les sons d'une musique champêtre frappèrent ses oreilles. Le grand-maréchal entra, et dit à Sa Majesté que beaucoup d'habitans en costume du pays s'étaient rassemblés devant la grille du château. L'empereur se mit aussitôt à la fenêtre. À sa vue, dix-sept personnes (sept hommes et dix femmes) se mirent à danser avec une grâce inimitable, une danse de caractère appelée la pamperruque. Les danseuses avaient des tambours de basque, et les danseurs des castagnettes; des flûtes et des guitares composaient l'orchestre. Je sortis du château pour voir ce spectacle de plus près. Les femmes avaient de petites jupes en soie bleue, brodées en argent, et des bas roses également brodés en argent; elles étaient coiffées de rubans, et avaient des bracelets noirs très-larges qui faisaient ressortir la blancheur de leurs bras nus. Les hommes étaient en culottes blanches justes, avec des bas de soie et de grandes aiguillettes, une veste lâche en étoffe de laine rouge très-fine chamarrée d'or, et les cheveux enveloppés dans une résille, comme les Espagnols.

Sa Majesté eut un grand plaisir à voir cette danse qui est particulière au pays et fort ancienne. C'est un hommage que l'usage a consacré pour être rendu aux grands personnages. L'empereur resta à la fenêtre jusqu'à ce que la pamperruque fût terminée; il envoya ensuite complimenter les danseurs sur leur talent, et dire aux habitans de Bayonne qui s'étaient portés là en foule, qu'il les remerciait.

Sa Majesté reçut peu de jours après une lettre de son altesse royale le prince des Asturies, dans laquelle il annonçait à Sa Majesté qu'il se proposait de partir bientôt d'Irun, où il se trouvait alors, pour avoir l'avantage de faire la connaissance de son frère (c'est ainsi que le prince Ferdinand appelait l'empereur); avantage qu'il ambitionnait depuis bien long-temps, et qu'il allait avoir enfin, si toutefois son bon frère voulait bien le permettre. Cette lettre fut remise à l'empereur par un de aides-de-camp du prince qu'il avait accompagné depuis Madrid, et qu'il précéda seulement de dix jours à Bayonne. Sa Majesté ne pouvait croire à ce qu'elle lisait et entendait. Je l'ai entendue s'écrier, et plusieurs personnes l'ont entendue comme moi: «Comment! il vient ici? Mais vous vous trompez; il nous trompe! Cela n'est pas possible.» Je puis certifier qu'en parlant ainsi, l'empereur ne jouait point l'étonnement.

Il fallut pourtant se préparer à recevoir le prince, puisque décidément il venait. Le prince de Neufchâtel, le duc de Frioul et un chambellan d'honneur furent désignés par Sa Majesté; et la garde d'honneur reçut l'ordre d'accompagner ces messieurs pour aller au devant du prince d'Espagne, seulement en dehors de la ville de Bayonne, le rang que l'empereur reconnaissait à Ferdinand ne permettant pas que le cortége allât jusqu'à la frontière des deux empires. Il était midi, le 20 avril, lorsque le prince fit son entrée dans Bayonne. Un logement qui eût été peu de chose à Paris, mais qui était beau pour Bayonne, avait été préparé pour lui et pour son frère l'infant don Carlos, qui s'y trouvait déjà installé. Le prince Ferdinand fit la grimace en entrant; mais il n'osa se plaindre tout haut, et certes il aurait eu grand tort. Ce n'était pas la faute de l'empereur s'il n'y avait à Bayonne qu'un seul palais, le palais du gouvernement, qu'il avait lui-même habité, et que l'on gardait pour le roi. Au reste, cette maison était la plus belle de la ville, grande et toute neuve. Don Pedro de Cevallos, qui accompagnait le prince, la trouva horrible et indigne d'un personnage royal. C'était l'hôtel de l'intendance. Une heure après l'arrivée de Ferdinand, l'empereur vint le voir, et le trouva qui l'attendait à la porte de la rue. Il tendit les bras à l'approche de Sa Majesté, qui l'embrassa, et monta dans les appartemens avec lui. Ils restèrent ensemble environ une demi-heure. Quand ils se séparèrent, le prince avait l'air un peu soucieux. Sa Majesté, en revenant à Marrac, chargea M. le grand-maréchal d'aller inviter à dîner de sa part le prince et son frère don Carlos, le duc de San-Carlos, le duc de l'Infantado, don Pedro de Cevallos, et deux ou trois autres personnes de la suite. Les voitures de l'empereur vinrent prendre les illustres convives à l'heure du dîner, et les amenèrent au château. Sa Majesté descendit jusqu'au bas du perron pour recevoir le prince. Ce fut là que se bornèrent les honneurs. Pas une seule fois pendant le dîner l'empereur ne donna au prince Ferdinand, qui était roi à Madrid, le titre de majesté, ni même celui d'altesse: il ne l'accompagna, lorsqu'il sortit, que jusqu'à la première porte du salon, et il lui fit dire après, par un message, qu'il n'aurait point d'autre rang que celui de prince des Asturies, jusqu'à l'arrivée de son père le roi Charles. L'ordre fut donné en même temps de faire faire le service de sûreté de la maison des princes par la garde d'honneur bayonnaise et la garde impériale ensemble, plus un détachement de gendarmerie d'élite.

Le 27 avril, l'impératrice arriva de Bordeaux à sept heures du soir. Elle ne fit que passer à Bayonne, où son arrivée excita peu d'enthousiasme, peut-être parce qu'on était mécontent de ne point la voir s'arrêter. Sa majesté la reçut avec beaucoup de tendresse et la questionna d'une manière pleine de sollicitude sur les fatigues qu'elle avait dû éprouver sur une route difficile et horriblement gâtée par les pluies. Le soir, la ville et le château furent illuminés.

Trois jours après, le 30, le roi et la reine d'Espagne arrivèrent à Bayonne. Il n'est pas possible de se figurer les égards, les hommages dont ils se virent entourés par l'empereur. Le duc Charles de Plaisance était allé à Irun, et le prince de Neufchâtel sur les bords de la Bidassoa, afin de complimenter leurs majestés catholiques de la part de leur puissant ami. Le roi et la reine parurent très-sensibles à ces marques de considération. Un détachement de troupes d'élite, en tenue superbe, les attendait sur la frontière, et leur servit d'escorte. La garnison de Bayonne s'était mise sous les armes, tous les bâtimens du port étaient pavoisés, les cloches sonnaient partout, et les batteries de la citadelle et du port saluaient à grand bruit.