Il y eut à cette époque un troisième mariage, à la cour: celui du prince de Neufchâtel et de la princesse de Bavière. Il fut célébré dans la chapelle des Tuileries, par M. le cardinal Fesch.

Un voyageur de l'île de France présenta dans ce temps, à l'impératrice, un singe femelle de la famille des orang-outangs. Sa Majesté donna l'ordre que l'animal fût placé dans la ménagerie de la Malmaison. Cette macaque était extrêmement douce et paisible. Son maître lui avait donné une excellente éducation. Il fallait la voir lorsque quelqu'un s'approchait de la chaise où elle était assise, prendre un maintien décent, ramener sur ses jambes et sur ses cuisses les pans d'une longue redingote dont elle était revêtue, se lever ensuite pour saluer en tenant toujours sa redingote fermée devant elle, faire enfin tout ce que ferait une jeune fille bien élevée. Elle mangeait à table avec un couteau et une fourchette, plus proprement que beaucoup d'enfans qui passeraient pour être bien tenus; elle aimait, en mangeant, à se couvrir la figure avec sa serviette, puis se découvrait ensuite en poussant un cri de joie. Les navets étaient son aliment de prédilection; une dame du palais lui en ayant montré, elle se mit à courir, à cabrioler, à faire des culbutes, oubliant tout-à-fait les leçons de modestie et de décence que lui avait données son professeur. L'impératrice riait aux éclats de voir la macaque aux prises avec cette dame dans un tel désordre d'ajustement.

Cette pauvre bête eut une inflammation d'intestins. D'après les instructions du voyageur qui l'avait apportée, on la coucha dans un lit, vêtue comme une femme, d'une chemise et d'une camisole. Elle avait soin de ramener la couverture jusqu'à son menton, ne voulait rien supporter sur la tête, et tenait ses bras hors du lit, les mains cachées dans les manches de sa camisole. Lorsqu'il entrait dans sa chambre quelqu'un de sa connaissance, elle lui faisait signe de la tête et lui prenait la main qu'elle serrait affectueusement. Elle prenait avec avidité les tisanes ordonnées pour sa maladie, parce qu'elles étaient sucrées. Un jour qu'on lui préparait une potion de manne, elle trouva qu'on était trop lent à la lui donner, et montra tous les signes d'impatience d'un enfant, criant, s'agitant, jetant sa couverture à bas et tirant enfin son médecin par l'habit avec tant d'opiniâtreté que celui-ci fut obligé de céder. Dès qu'elle eut en sa possession la bienheureuse tasse, elle se mit à boire, tout doucement, à petits coups, avec toute la sensualité d'un gastronome qui aspire un verre de vin bien vieux et bien parfumé, puis elle rendit la tasse et se recoucha.

Il est impossible de se figurer combien ce pauvre animal témoignait de reconnaissance pour les soins qu'on prenait de lui. L'impératrice l'aimait beaucoup.


CHAPITRE III.

Voyage de l'empereur et de l'impératrice.—Séjour à Bordeaux et à Bayonne.—Arrivée de l'infant d'Espagne don Carlos.—Maladie de l'infant et attentions de l'empereur.—Le château de Marrac.—La danse des Basques.—Costumes basques.—Lettre adressée à l'empereur par le prince des Asturies.—Surprise de l'empereur.—Cortége envoyé par l'empereur au devant du prince.—Entrée du prince à Bayonne.—Le prince mécontent de son logement.—Entrevue du prince et de l'empereur.—Dîner des princes et grands d'Espagne avec Napoléon.—Sévérité de Napoléon à l'égard du prince Ferdinand.—Arrivée de l'impératrice à Marrac.—Arrivée du roi et de la reine d'Espagne à Bayonne.—Anecdote de mauvais augure racontée au prince des Asturies.—Service d'honneur français de leurs majestés espagnoles.—Cérémonie du baise-main.—Le prince des Asturies mal accueilli par le roi son père.—Arrivée du prince de la Paix.—Entrevue de l'empereur et du roi d'Espagne.—Douleur de ce monarque.—Rigueurs exercées contre don Manuel Godoï, dans sa prison.—Équipage du roi et de la reine d'Espagne.—Portrait et habitudes du roi.—Portrait de la reine.—Leçons de toilette française.—Taciturnité du prince des Asturies (le roi Ferdinand VII).—Affections du roi pour Godoï.—Les princes d'Espagne à Fontainebleau et à Valençay.—Goût du roi d'Espagne pour la vie privée.—Passion de Charles IV pour l'horlogerie.—Le confesseur sifflé.—Charles IV prenant, dans sa vieillesse, des leçons de violon.—M. Alexandre Boucher.—L'étiquette.—L'étiquette et le duo royal.—Arrivée à Bayonne de Joseph Bonaparte, roi d'Espagne.—Joseph complimenté par les députés de la junte.—M. de Cevallos et le duc de l'Infantado à la cour du nouveau roi.


Après avoir séjourné pendant une semaine environ au château de Saint-Cloud, Sa Majesté partit le 2 avril, à onze heurs du matin, pour aller visiter les départemens du Midi; la tournée devait commencer par Bordeaux, et l'empereur y donna rendez-vous à l'impératrice. Cette intention publiquement annoncée de visiter les départemens du Midi n'était qu'un prétexte pour dérouter les faiseurs de conjectures; car nous savions tous que nous allions aux frontières d'Espagne.

L'empereur resta à peine dix jours à Bordeaux, et partit pour Bayonne tout seul, laissant l'impératrice à Bordeaux: dans la nuit du 14 au 15 avril, il était à Bayonne. Sa majesté l'impératrice le rejoignit deux ou trois jours après.