Le matin, l'empereur m'appela et me dit: «Constant, je me décide à danser ce soir chez l'ambassadeur d'Italie; vous porterez dans la journée dix costumes complets dans l'appartement qu'il a fait préparer pour moi.» J'obéis, et le soir je me rendis avec Sa Majesté chez M. de Marescalchi. Je l'habillai de mon mieux en domino noir, et m'appliquai à le rendre tout-à-fait méconnaissable. Tout allait assez bien, malgré bon nombre d'observations de la part de l'empereur sur ce qu'un déguisement a d'absurde, sur la mauvaise tournure que donne un domino, etc. Mais quand il fut question de changer de chaussure, il s'y refusa absolument, malgré tout ce que je pus lui dire à cet égard; aussi fut-il reconnu dès son entrée au bal. Il va droit à un masque, les mains derrière le dos, selon son habitude; il veut nouer une intrigue, et à la première question qu'il fait on lui répond en l'appelant Sire... Alors, désappointé, il se retourne brusquement, et revient à moi: «Vous aviez raison, Constant, on m'a reconnu.... Apportez-moi des brodequins et un autre costume. «Je lui chaussai les brodequins, et le déguisai de nouveau, en lui recommandant bien de tenir ses bras pendans, s'il ne voulait pas être reconnu au premier abord. Sa Majesté me promit de suivre de point en point ce qu'elle appelait mes instructions. Mais à peine entrée avec son nouveau costume, elle est accostée par une dame qui, lui voyant encore les mains croisées derrière le dos, lui dit: «Sire, vous êtes reconnu!» L'empereur laissa aussitôt tomber ses bras; mais il était trop tard, et déjà tout le monde s'éloignait respectueusement pour lui faire place. Il revient encore à son appartement, et prend un troisième costume, me promettant bien de faire attention à ses gestes, à sa démarche, et s'offrant à parier qu'il ne sera pas reconnu. Cette fois, en effet, il entre dans la salle comme dans une caserne, poussant et bousculant tout autour de lui; et malgré cela, on vient encore lui dire à l'oreille: «Votre Majesté est reconnue.» Nouveau désappointement, nouveau changement de costume, nouveaux avis de ma part, nouvelles promesses, même résultat; jusqu'à ce qu'enfin Sa Majesté quitta l'hôtel de l'ambassadeur, persuadée qu'elle ne pouvait se déguiser, et que l'empereur se reconnaissait sous quelque travestissement que ce fût.

Le soir au souper, le prince de Neufchâtel, le duc de Trévise, le duc de Frioul et quelques autres officiers étant présens, l'empereur raconta l'histoire de ses déguisemens, et plaisanta beaucoup sur sa maladresse. En parlant de la jeune dame qui l'avait reconnu la veille, et qui l'avait, à ce qu'il paraît, assez fortement intrigué: «Croiriez-vous, Messieurs, dit-il, que je n'ai jamais pu reconnaître cette coquine-là?»

On était dans le carnaval. L'impératrice témoigna le désir d'aller une fois au bal masqué de l'Opéra. L'empereur, qu'elle pria de l'y conduire, refusa, malgré tout ce que l'impératrice put lui dire de tendre et de séduisant pour le décider. On sait de combien de grâce elle entourait une prière, mais tout fut inutile; l'empereur dit nettement qu'il n'irait pas. «Eh bien, j'irai sans toi.—Comme tu voudras;» et l'empereur sortit.

Le soir, à l'heure fixée, l'impératrice partit pour le bal. L'empereur, qui voulait la surprendre, fit appeler une des femmes de chambre et lui demanda la description exacte du costume de l'impératrice. Ensuite il me dit de l'habiller en domino, monte dans une voiture sans armoiries avec le grand-maréchal du palais, un officier supérieur et moi, et nous voilà en chemin pour l'Opéra. Arrivés à l'entrée particulière de la maison de l'empereur, nous éprouvons beaucoup de difficultés de la part de l'ouvreuse, qui ne nous laissa passer qu'après m'avoir fait décliner mon nom et ma qualité... «Ces messieurs sont avec vous?—Vous le voyez bien!—Pardon, monsieur Constant, c'est que, voyez-vous, dans des jours comme aujourd'hui... il y a toujours des personnes qui cherchent à s'introduire sans payer....—C'est bon! c'est bon!» et l'empereur riait de tout son cœur des observations de l'ouvreuse. Enfin nous entrons. Ayant pénétré dans la salle, nous nous promenâmes deux à deux, je donnais le bras à l'empereur, qui, en me tutoyant, me recommanda d'en faire de même à son égard. Nous nous étions donné des noms supposés. L'empereur s'appelait Auguste, le duc de Frioul, François, l'officier supérieur, dont le nom m'échappe, Charles, et moi Joseph. Dès que Sa Majesté apercevait un domino semblable à celui que la femme de chambre de l'impératrice lui avait dépeint, elle me serrait fortement le bras en me disant: «Est-ce elle?—Non, si.... non, Auguste,» répondais-je toujours en me reprenant, car il m'était impossible de m'habituer à appeler l'empereur autrement que Sire ou Votre Majesté. Il m'avait, comme je l'ai dit, recommandé bien expressément de le tutoyer; mais il était à chaque instant obligé de me rappeler sa recommandation, car le respect me liait la langue toutes les fois que j'allais dire tu... Enfin, après avoir tourné de tous côtés, visité tous les coins et recoins de la salle, le foyer, les loges, etc., examiné tout, détaillé chaque costume pièce à pièce, Sa Majesté ne trouvant point l'impératrice plus que nous, commença à concevoir de vives inquiétudes, que je parvins néanmoins à dissiper en lui disant que sans doute Sa Majesté l'impératrice était allée changer de costume. À l'instant où je parlais, arrive un domino qui s'attache à l'empereur, lui parle, l'intrigue, le tourmente de toutes les façons, avec une vivacité telle qu'Auguste peut à peine se reconnaître. Je ne parviendrais jamais à donner une juste idée de ce qu'avait de comique l'embarras de Sa Majesté. Le domino, qui s'en apercevait, redoublait de verve et d'épigrammes jusqu'à ce que pensant qu'il était temps d'en finir, il disparut dans la foule.

L'empereur était piqué au vif; il n'en voulut pas davantage, et nous partîmes.

Le lendemain matin, en voyant l'impératrice: «Eh bien! dit Sa Majesté, tu n'étais pas hier au bal de l'Opéra!—Si vraiment, j'y étais.—Allons donc!—Je t'assure que j'y suis allée. Et toi, mon ami, qu'as-tu fait toute la soirée?—J'ai travaillé.—Oh! c'est singulier! j'ai vu hier au bal un domino qui avait le même pied et la même chaussure que toi; je l'ai pris pour toi et je lui ai parlé en conséquence.» L'empereur rit aux éclats en apprenant qu'il avait ainsi été pris pour dupe, que l'impératrice au moment de partir pour le bal avait changé de costume, parce qu'elle ne trouvait pas le premier assez élégant.

Le carnaval de cette année fut extrêmement brillant. Il y eut à Paris toutes sortes de mascarades. Les plus amusantes étaient celles où l'on mit en jeu le système que professait alors le fameux docteur Gall; je vis passer sur la place du Carrousel une troupe composée de pierrots, d'arlequins, de poissardes, etc., tous se tâtant le crâne et faisant mille singeries; un paillasse portait plusieurs crânes en carton de différentes grosseurs et peints en bleu, rouge, vert, avec ces inscriptions: Crâne d'un voleur; crâne d'un assassin, crâne d'un banqueroutier, etc. Un masque représentant le docteur Gall, était à cheval sur un âne, la tête tournée du côté de la queue de l'animal, et recevait des têtes à perruques couronnées de chiendent, de la main d'une mère gigogne qui suivait, montée aussi sur un âne.

S. A. I. la princesse Caroline donna un bal masqué auquel assistèrent l'empereur et l'impératrice; ce fut une des plus belles fêtes qu'on ait jamais vues. L'opéra de la Vestale était alors dans sa nouveauté et fort à la mode; il donna l'idée d'un quadrille de prêtres et de vestales qui fit son entrée au son d'une musique délicieuse de flûtes et de harpes. Avec cela, des enchanteurs, une noce suisse, des fiançailles tyroliennes, etc. Tous les costumes étaient d'une richesse et d'une exactitude remarquables. On avait établi dans les appartemens du palais un magasin de costumes tel que les danseurs purent en changer quatre ou cinq fois dans la nuit, ce qui fit que le bal parut s'être renouvelé autant de fois.

Comme j'habillais l'empereur pour aller à ce bal, il me dit: «Constant, vous viendrez avec moi; mais vous viendrez déguisé. Prenez le costume qui vous conviendra: arrangez-vous de manière à n'être point reconnu, et je vous donnerai vos instructions.» Je m'empressai de faire ce que désirait Sa Majesté. Je pris un costume suisse qui m'allait fort bien, et j'attendis, ainsi équipé, que l'empereur voulût bien me donner ses ordres.

Il s'agissait d'intriguer plusieurs grands personnages et deux ou trois dames que l'empereur me désigna avec un soin et des détails si minutieux qu'il était impossible de s'y tromper. Il m'apprit sur leur compte des choses fort curieuses et fort ignorées, bien faites pour leur causer le plus mortel embarras. Je partais; l'empereur me rappela: «Surtout, Constant, prenez bien garde de vous tromper; n'allez pas confondre madame de M.... avec sa sœur. Elles ont à peu près le même costume, mais madame de M.... est plus grande que sa sœur. Prenez garde!» Arrivé au milieu du bal, je cherchai et trouvai assez facilement les personnes que Sa Majesté m'avait désignées. Les réponses que l'on me fit l'amusèrent beaucoup, lorsque je les lui racontai à son coucher.