Quand la santé du monarque, affaiblie par l'âge et la goutte, ne lui permit plus de se livrer aux plaisirs de la chasse, il se mit à jouer du violon plus qu'il ne l'avait jamais fait, afin, disait-il, de se perfectionner. C'était s'y prendre un peu tard. On sait qu'il avait pour premier violon le célèbre Alexandre Boucher; il aimait beaucoup à jouer avec lui, mais il avait la manie de commencer le premier, sans s'inquiéter en aucune façon de la mesure. S'il arrivait à M. Boucher de lui faire quelque observation à ce sujet, sa majesté lui répondait avec un grand sang-froid: Monsieur, il me semble que je ne suis pas fait pour vous attendre.

Entre le départ de la famille royale et l'arrivée du roi de Naples Joseph, le temps se passa en revues, en fêtes militaires, que l'empereur honorait souvent de sa présence. Le 7 juin, le roi Joseph arriva à Bayonne. On savait long-temps d'avance que son frère l'appelait à échanger sa couronne de Naples contre celle d'Espagne.

Le soir même de l'arrivée du roi Joseph, l'empereur fit inviter les membres de la junte espagnole, qui depuis quinze jours arrivaient à Bayonne de tous les coins du royaume, à se réunir au château de Marrac, afin de complimenter le nouveau roi.

Les députés obéirent à cette invitation un peu brusque, sans avoir eu le temps de bien se concerter sur ce qu'ils avaient à faire. Arrivés à Marrac, l'empereur leur présenta le souverain, qu'ils reconnurent, après une assez vive opposition de la part du duc de l'Infantado seulement, au nom des grands d'Espagne. Quant aux députations du conseil de Castille, de l'inquisition, de l'armée, etc., elles se soumirent sans la plus légère observation. Peu de jours après, le roi forma son ministère, dans lequel on vit avec étonnement figurer M. de Cevallos, celui qui avait accompagné le prince des Asturies à Bayonne, et qui avait tant fait parade d'un attachement inviolable à la personne de celui qu'il appelait son infortuné maître; le même duc de l'Infantado, qui s'était opposé tant qu'il avait pu à la reconnaissance du monarque étranger, fut nommé capitaine des gardes. Le roi partit ensuite pour Madrid, après avoir nommé le grand-duc de Berg lieutenant-général du royaume.


CHAPITRE IV.

Mort de M. de Belloy, archevêque de Paris.—Vie d'un siècle et trop courte.—Beau trait de l'archevêque de Gênes.—L'enfant du bourreau.—Retour d'Espagne du grand-duc de Berg.—Départ de Marrac.—Tabatières prodiguées par l'empereur.—La chambre du premier roi Bourbon.—Souvenir d'Égypte.—La pyramide et les mamelucks.—Les balladeurs.—Visite de l'empereur au grand-duc de Berg.—Préparatifs inutiles.—Le plus vieux soldat de France.—Le centenaire.—Hommage de l'empereur à la vieillesse.—Le soldat d'Égypte.—Arrivée à Saint-Cloud.—Le 15 août.—L'empereur avare de louanges.—Mauvaise humeur de l'empereur.—Napoléon et le dieu Mars.—L'ambassadeur de Perse.—Audience solennelle.—Élégance et générosité d'Asker-kan.—Les sabres de Tamerlan et de Kouli-kan.—Galanterie persanne.—Goût d'Asker-kan pour les sciences et les arts.—Le prix long et le prix court.—L'indienne préférée au cachemire.—Divertissement oriental.—Les armes du sophi et le chiffre de l'empereur.—Asker-kan à la Bibliothèque impériale.—Le Coran.—Portrait du sophi.—Le grand ordre du Soleil donné au prince de Bénévent.—Chute d'Asker-kan au concert de l'impératrice.—M. de Barbé-Marbois, médecin malgré lui.


Dans ce temps-là, on apprit à Bayonne que M. de Belloy, archevêque de Paris, venait de mourir d'un catarrhe, à l'âge de plus de quatre-vingt-dix-huit ans.

Le lendemain du jour où arriva cette triste nouvelle, l'empereur, à qui elle causait un chagrin sincère, parla des grandes et bonnes qualités du vénérable prélat. Sa Majesté raconta elle-même qu'ayant un jour dit, sans trop y réfléchir, à M. de Belloy, déjà âgé de plus de quatre-vingt-seize ans, qu'il vivrait un siècle, le bon archevêque s'était écrié en souriant: «Pourquoi Votre Majesté veut-elle que je n'aie plus que quatre ans à vivre?»