Je me rappelle qu'une des personnes qui assistaient au lever de l'empereur cita à propos de M. de Belloy, le trait suivant du vertueux archevêque de Gênes, pour lequel l'empereur faisait profession du plus grand respect.
La femme du bourreau de Gênes était accouchée d'une fille, qui ne put être baptisée parce que personne ne voulait lui servir de parrain. En vain le père priait, suppliait le peu de personnes qu'il connaissait, en vain même il offrit de l'argent, ce fut une chose impossible. La pauvre petite fille resta ainsi sans baptême quatre ou cinq mois; sa santé heureusement ne donnait aucune inquiétude. Enfin on parla de cette singulière circonstance à l'archevêque. Le bon prélat écouta l'histoire avec beaucoup d'intérêt, se plaignit de ne pas avoir été instruit plus tôt, et donna l'ordre à l'instant qu'on lui amenât la petite fille. Il la fit baptiser dans son palais, et fut lui-même son parrain.
Au commencement de juillet, le grand-duc de Berg revint d'Espagne, fatigué, malade, et de mauvaise humeur. Il ne resta que deux ou trois jours; il eut à peu près autant d'entrevues avec Sa Majesté, qui ne parut guère plus contente de lui qu'il ne l'était d'elle, et partit ensuite pour les eaux de Barèges.
Leurs majestés l'empereur et l'impératrice quittèrent le château de Marrac le 10 juillet, à six heures du soir. Ce voyage de l'empereur fut un de ceux qui coûtèrent le plus de tabatières à entourage de diamans. Sa Majesté n'en était point économe.
Leurs Majestés arrivèrent à Pau le 22, à dix heures du matin. Elles descendirent au château de Gelos, situé à distance d'un quart de lieue de la patrie du bon Henri, sur le bord de la rivière. La journée fut employée en réceptions et en promenades à cheval. L'empereur alla voir le château où fut élevé le premier roi de la maison de Bourbon, et prit beaucoup d'intérêt à cette visite, qu'il prolongea jusqu'à l'heure du dîner.
Sur la limite du département des Hautes-Pyrénées, et justement dans la partie la plus aride et la plus misérable, était élevé un arc de triomphe en verdure, qui semblait un prodige tombé du ciel, au milieu de ces landes incultes et brûlées par le soleil; une garde d'honneur attendait Leurs Majestés, rangée autour de ce monument champêtre, et commandée par un ancien maréchal de camp, M. de Noé, âgé de plus de quatre-vingts ans. Ce respectable militaire prit aussitôt place à côté de la voiture, et fit son service à cheval pendant un jour et deux nuits, sans témoigner la moindre fatigue.
Nous trouvâmes plus loin, sur le plateau d'une petite montagne, une pyramide en pierre de quarante à cinquante pieds de haut, couverte aux quatre faces d'inscriptions à la louange de Leurs Majestés: une trentaine d'enfans, habillés en mamelucks, semblaient garder ce monument, qui rappelait à l'empereur de glorieux souvenirs. Au moment où Leurs Majestés parurent, nous vîmes s'élancer d'un bois voisin, des balladeurs ou danseurs du pays, costumés de la manière la plus pittoresque, portant des bannières de différentes couleurs, et reproduisant avec une souplesse et une vigueur peu commune la danse traditionnelle des montagnards méridionaux.
Plus près de la ville de Tarbes, était une montagne factice, plantée de sapins, qui s'ouvrit pour laisser passer le cortége, et fit place à un aigle impérial suspendu dans les airs, et tenant une banderolle, sur laquelle était écrit: Il ouvrira nos Pyrénées.
Arrivé à Tarbes, l'empereur monta aussitôt à cheval, pour rendre visite au grand-duc de Berg, qui était malade dans un des faubourgs. Nous repartîmes le lendemain, sans voir Barèges et Bagnères, où les préparatifs les plus brillans avaient été faits pour recevoir Leurs Majestés.
On présenta à l'empereur, lors de son passage à Agen, un brave homme, nommé Printemps, âgé de cent quatorze ans; il avait servi sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, et quoique chargé d'années et de fatigues, lorsqu'il se vit en présence de l'empereur, il repoussa doucement deux de ses petits-fils qui le soutenaient, disant avec une espèce de petite colère, qu'il irait bien tout seul. Sa Majesté, vivement émue, fit la moitié du chemin, et se pencha avec bonté vers le centenaire, qui, à genoux, sa tête blanche découverte et les yeux pleins de larmes, lui dit d'une voix tremblante: «Ah! Sire, j'avais bien peur de mourir avant de vous avoir vu.» L'empereur l'ayant relevé, le conduisit à une chaise sur laquelle il le fit asseoir lui-même, et s'assit à côté de lui sur une autre qu'il me fit signe de lui avancer. «Je suis content de vous voir, mon père Printemps, bien content. Vous avez entendu parler de moi dernièrement?» (Sa Majesté avait fait à ce brave homme une pension réversible sur la tête de sa femme.) Printemps mit la main sur son cœur, et dit: «Oui! j'ai entendu parler de vous!» L'empereur prit plaisir à le faire parler de ses campagnes, et le congédia après un entretien assez long, avec cinquante napoléons dont il lui fit cadeau.