On présenta aussi à Leurs Majestés un soldat natif d'Agen qui avait perdu la vue à la suite de l'expédition d'Égypte. L'empereur lui donna 300 francs, et lui promit une pension, qu'il lui a faite depuis.
Le lendemain de leur arrivée à Saint-Cloud, l'empereur et l'impératrice se rendirent à Paris pour assister aux fêtes du 15 août. Je n'ai pas besoin de dire que ces fêtes furent magnifiques. À peine entré aux Tuileries, l'empereur se mit à parcourir le château pour voir les réparations et les embellissemens qu'on avait faits pendant son absence. Selon son habitude, il critiqua plus qu'il ne loua ce qu'il voyait; et, regardant par la fenêtre de la salle des maréchaux, il demanda à M. de Fleurieu, gouverneur du palais, pourquoi le haut de l'arc-de-triomphe du Carrousel était couvert d'une toile. On répondit à Sa Majesté que c'était à cause des dispositions nécessaires pour la pose de sa statue dans le char auquel étaient attelés les chevaux de Corinthe, ainsi que pour l'achèvement des deux Victoires qui devaient conduire les quatre chevaux. «Comment! s'écria vivement l'empereur, mais je ne veux pas cela! je n'en ai rien dit! je ne l'ai pas demandé!» Puis, se tournant vers M. Fontaine, il continua: «Monsieur Fontaine, est-ce que ma statue était dans le dessin que vous m'avez présenté?—Non, sire; c'était celle du dieu Mars.—Eh bien, pourquoi m'avoir mis à la place du dieu Mars?—Sire, ce n'est pas moi..... M. le directeur-général des Musées....—M. le directeur-général a eu tort, interrompit l'empereur avec impatience; je veux qu'on ôte cette statue, entendez-vous, Monsieur Fontaine? je veux qu'on l'ôte... c'est la chose la plus inconvenante. Comment donc! est-ce à moi à me faire des statues? Que le char et les Victoires soient achevés, mais que le char..... que le char reste vide!» L'ordre fut exécuté, et la statue de l'empereur, descendue et cachée dans l'orangerie, y est peut-être encore. Elle était en plomb doré, fort belle et très-ressemblante.
Le dimanche qui suivit l'arrivée de l'empereur, Sa Majesté reçut aux Tuileries l'ambassadeur de Perse Asker-kan. M. Jaubert l'accompagnait, et lui servait d'interprète: ce savant orientaliste était allé, d'après les ordres de l'empereur, recevoir Son Excellence aux frontières de France, avec M. Outrey, vice-consul de France à Bagdad. Plus tard, Son Excellence eut une seconde audience. Celle-là fut solennelle et au palais de Saint-Cloud.
L'ambassadeur était un fort bel homme, de haute taille, d'une figure aimable, régulière et noble. Ses manières, pleines de politesse et d'aisance, à l'égard des dames surtout, avaient quelque chose de la galanterie française. Sa suite, composée d'hommes choisis, et tous magnifiquement habillés, était, à son départ d'Erzeroum, de plus de trois cents personnes; mais les difficultés innombrables du voyage avaient obligé Son Excellence à laisser en route une grande partie de son monde. Ainsi réduite, cette suite était encore une des plus nombreuses que jamais ambassadeur eût amenées en France. L'ambassadeur logeait avec elle rue de Fréjus, à l'ancien hôtel de mademoiselle de Conti.
Les présens que son souverain l'avait chargé d'offrir à l'empereur étaient très-précieux. C'était plus de quatre-vingts cachemires de toutes sortes; une grande quantité de perles fines de diverses grosseurs, quelques-unes énormes; une bride orientale avec son mors, ornée de perles, de turquoises, d'émeraudes, etc.; enfin le sabre de Tamerlan et celui de Thamas-Kouli-kan; le premier couvert de perles et de pierreries; le second très-simplement monté, tous deux ayant des lames indiennes d'une finesse extraordinaire, avec des arabesques en or incrustées.
J'ai pris plaisir dans le temps à recueillir quelques détails sur cet ambassadeur. Il était d'un caractère fort doux, plein de complaisance et d'égards pour toutes les personnes qui allaient le voir, donnant aux dames de l'essence de roses; aux hommes du tabac, des parfums, des pipes. Il prenait plaisir à comparer les bijoux français avec ceux qu'il avait apportés de son pays, et poussait quelquefois la galanterie jusqu'à proposer aux dames des échanges toujours avantageux pour elles: un refus le chagrinait beaucoup. Quand une jolie femme entrait chez lui, il souriait d'abord, et l'écoutait parler avec une sorte d'extase muette; puis, il s'empressait à la faire asseoir, à lui mettre sous les pieds des coussins, des tapis en cachemire (car il n'y avait que de cette étoffe chez lui), son linge de corps même et les draps de son lit étaient en tissu de cachemire extraordinairement fin. Asker-kan ne se gênait pas pour se laver la figure, la barbe et les mains devant le monde: il s'asseyait pour cette opération en face d'un esclave qui lui présentait à genoux une aiguière de porcelaine.
L'ambassadeur avait beaucoup de goût pour les sciences et les arts; il était lui-même très-savant. MM. Dubois et Loyseau tenaient à côté de son hôtel une maison d'éducation qu'il allait visiter fort souvent. Il aimait surtout à assister aux séances de physique expérimentale; et les questions qu'il faisait proposer par son interprète prouvaient de sa part une connaissance fort étendue des phénomènes de l'électricité. Les marchands de curiosités et d'objets d'art l'aimaient beaucoup, parce qu'il leur achetait sans trop marchander. Cependant, un jour qu'il avait besoin d'un télescope, il fit venir un fameux opticien, qui pensa pouvoir lui surfaire énormément le prix. Mais Asker-kan, après avoir examiné l'instrument, qu'il trouva très-convenable, fit dire à l'opticien: «Vous m'avez donné votre prix long; donnez-moi maintenant votre prix court.»
Il admirait surtout les indiennes de la manufacture de Jouy, dont il trouvait le tissu, les dessins et les couleurs préférables même aux cachemires; et il en fit acheter plusieurs robes pour les envoyer en Perse, afin de servir de modèles.
Le jour de la fête de l'empereur, Son Excellence donna dans les jardins de son hôtel un divertissement à l'orientale. Les musiciens persans attachés à l'ambassade exécutèrent des chants guerriers étonnans de vigueur et d'originalité. Il y eut un feu d'artifice, où l'on remarqua les armes du sophi, sur lesquelles se dessinait avec beaucoup d'art le chiffre de Napoléon.
Son Excellence visita la Bibliothèque impériale, où M. Jaubert lui servit d'introducteur. L'ambassadeur fut saisi d'admiration en voyant l'ordre qui règne dans cette immense collection de livres. Il s'arrêta une demi-heure dans la salle des manuscrits, qu'il trouva fort beaux, et dont il reconnut plusieurs pour avoir été copiés par des écrivains très-renommés en Perse. Un exemplaire de l'Alcoran le frappa surtout, et il dit en le regardant qu'il n'était point d'homme en Perse qui ne vendît ses enfans pour acquérir un pareil trésor.