Sa Majesté fit son entrée dans Erfurt, le matin du 27 septembre 1808. Le roi de Saxe, qui était arrivé le premier, suivi du comte de Marcolini, du comte de Haag et du comte de Boze, attendait l'empereur au bas de l'escalier du palais du gouvernement. Puis vinrent les membres de la régence et de la municipalité d'Erfurt, qui le complimentèrent dans la formule usitée. Après quelques instans de repos, l'empereur monta à cheval et sortit d'Erfurt par la porte de Weimar après avoir, en passant, fait une visite au roi de Saxe. Il trouva hors de la ville toute la garnison rangée en bataille. Les grenadiers de la garde étaient commandés par M. d'Arquies; le 1er régiment de hussards par M. de Juniac; le 17e d'infanterie par M. de Cabannes-Puymisson, et le 6e de cuirassiers, les plus beaux hommes qu'il fût possible d'imaginer, par le colonel d'Haugeranville. L'empereur passa la revue, fit changer quelques positions, puis continua son chemin à la rencontre de l'empereur Alexandre.

Celui-ci était parti de Saint-Pétersbourg, le 14 septembre. Le roi et la reine de Prusse l'attendaient à Kœnigsberg, où il arriva le 18. Le duc de Montebello eut l'honneur de le recevoir à Bromberg au bruit d'une salve de vingt et un coups de canon. Étant descendu de voiture, l'empereur Alexandre monta à cheval, accompagné des maréchaux de l'empire Soult, duc de Dalmatie, et Lannes, duc de Montebello, et partit au galop pour aller joindre la division Nansouty, qui l'attendait rangée en bataille. Il fut accueilli par une nouvelle salve de vingt-et-un coups de canon, et par les cris mille fois répétés de Vive l'empereur Alexandre! Le monarque, en parcourant les différens corps qui formaient cette belle division, dit aux officiers: «Je tiens à grand honneur, Messieurs, de me trouver parmi d'aussi braves gens et de si beaux militaires.»

Par les ordres du maréchal Soult, qui ne faisait en cela qu'exécuter ceux que l'empereur Napoléon lui avait donnés, des relais de poste avaient été préparés sur toute la route que le monarque du nord devait parcourir. Défense était faite de rien recevoir. À chaque relais se trouvaient des escortes de dragons ou de cavalerie légère qui rendaient les honneurs militaires au czar, lorsqu'il venait à passer.

Après avoir dîné avec les généraux et les colonels de la division Nansouty, l'empereur de Russie remonta dans sa voiture qui était une calèche à deux places, et fit asseoir à côté de lui le duc de Montebello qui a raconté depuis de combien de marques d'estime et de bonté le czar l'avait comblé pendant le voyage, arrangeant le manteau du maréchal sur les épaules de celui-ci pendant son sommeil.

Sa majesté impériale russe, arrivée à Weimar, le 26 au soir, continua le lendemain sa route sur Erfurt, escortée par le maréchal Soult, son état-major et les officiers supérieurs de la division Nansouty qui ne l'avaient point quittée depuis Bromberg. Ce fut à une lieue et demie d'Erfurt qu'Alexandre trouva Napoléon, qui venait au devant de lui à cheval.

Dès l'instant où le czar aperçut l'empereur, il descendit de voiture et s'avança vers Sa Majesté, qui de son côté avait mis pied à terre. Ils s'embrassèrent avec l'affection de deux amis de collége qui se reverraient après une longue absence, puis ils montèrent à cheval tous deux, ainsi que le grand duc Constantin, et passant au galop devant les régimens qui leur présentaient les armes, ils entrèrent dans la ville, tandis que les troupes et une immense population accourue de vingt lieues à la ronde faisait retentir l'air de leurs acclamations. L'empereur de Russie portait, en entrant à Erfurt, la grande décoration de la Légion-d'Honneur, et l'empereur des Français, celle de Saint-André de Russie. Les deux souverains continuèrent à se donner cette marque mutuelle de déférence pendant leur séjour. On remarqua aussi que dans son palais l'empereur donnait toujours la droite à Alexandre. Le soir de l'arrivée de ce souverain, ce fut lui qui, sur l'invitation de Sa Majesté, donna le mot d'ordre de la place au grand-maréchal. Il fut donné ensuite alternativement par les deux souverains.

Ils allèrent d'abord au palais de Russie, où ils restèrent une heure. Ensuite Alexandre vint rendre visite à l'empereur, qui le reçut au bas de l'escalier, et le reconduisit, lorsqu'il se retira, jusqu'à la porte d'entrée de la salle des gardes. À six heures, les deux souverains dînèrent chez Sa Majesté; il en fut de même tous les jours. À neuf heures, l'empereur ramena l'empereur de Russie à son palais; ils eurent alors un entretien tête à tête qui dura plus d'une heure. Ce soir-là toute la ville fut illuminée.

Le lendemain de son arrivée, l'empereur reçut à son lever les officiers de la maison du czar, et il leur accorda les grandes entrées pour toute la durée du séjour. L'empereur Alexandre fit de même à l'égard des officiers français[66].

Les deux souverains se témoignaient l'amitié la plus sincère et la confiance la plus intime. L'empereur Alexandre venait presque tous les matins chez Sa Majesté, et entrait dans sa chambre à coucher, où il causait familièrement avec elle. Un jour il examina le nécessaire de l'empereur, meuble en vermeil, qui avait coûté six mille francs, très-bien disposé, et ciselé par l'orfèvre Biennais, et le trouva de son goût. Aussitôt qu'il fut sorti, l'empereur m'ordonna de prendre un nécessaire pareil, que l'on venait de recevoir de Paris, et de le porter au palais du czar.

Une autre fois, l'empereur Alexandre ayant remarqué l'élégance et la solidité du lit en fer de Sa Majesté, le lendemain même, d'après l'ordre de Napoléon, et par mes soins, un lit semblable, garni de tout ce qui était nécessaire, fut monté dans la chambre de l'empereur de Russie, qui fut enchanté de cette galanterie, et qui, deux jours après, pour me témoigner sa satisfaction, chargea M. de Rémusat de me remettre en son nom deux riches bagues en diamans.