Le czar refit un jour sa toilette chez l'empereur, dans sa chambre, et là j'aidai le monarque à se rhabiller. Je pris dans le linge de l'empereur une cravate blanche et un mouchoir de batiste, que je lui donnai. Il me fit beaucoup de remerciemens; c'était un prince extrêmement doux, bon, aimable, et d'une politesse extrême.
Il y avait échange de présens entre les illustres souverains. Alexandre fit don à l'empereur de trois superbes pelisses en martre-zibeline. L'empereur en donna une à la princesse Pauline, sa sœur, et une autre à madame la princesse de Ponte-Corvo. Quant à la troisième, il la fit couvrir en velours vert et garnir de brandebourgs en or. C'est cette pelisse qu'il a constamment portée en Russie. L'histoire de celle que j'avais portée de sa part à la princesse Pauline est assez curieuse pour que je la rapporte ici, quoiqu'elle ait été déjà racontée ailleurs.
La princesse Pauline avait témoigné beaucoup de joie en recevant le présent de l'empereur, et elle se plaisait à faire admirer sa pelisse aux personnes de sa maison. Un jour qu'elle se trouvait au milieu d'un cercle de dames à qui elle faisait remarquer la finesse et la rareté de cette fourrure, survint M. de Canouville, à qui la princesse demanda son avis sur le cadeau qu'elle avait reçu de l'empereur. Le beau colonel n'en parut pas aussi émerveillé qu'elle s'y attendait, et elle en fut piquée. «Comment, Monsieur, vous ne trouvez pas cela délicieux?—Mais... non, Madame.—En vérité! oh bien, pour vous punir, je veux que vous gardiez cette pelisse, je vous la donne, et j'exige que vous la portiez; je le veux, entendez-vous? Il est probable qu'il y avait eu récemment quelque brouillerie entre son altesse impériale et son protégé, et que la princesse s'était hâtée de saisir la première occasion de rétablir la paix. Quoi qu'il en soit, M. de Canouville se fit un peu prier, pour la forme, et la riche fourrure fut portée chez lui.
Peu de jours après, l'empereur passant une revue sur la place du Carrousel, M. de Canouville y parut, monté sur un cheval ombrageux, et qu'il avait assez de peine à calmer. Cela causa quelque désordre, et attira l'attention de Sa Majesté, qui, en jetant les yeux sur M. de Canouville, reconnut que la pelisse qu'elle avait offerte à sa sœur avait été métamorphosée en dolman de hussard. L'empereur eut grande peine à maîtriser sa colère: «Monsieur de Canouville, s'écria-t-il d'une voix tonnante, votre cheval est jeune, il a le sang trop chaud; vous irez le rafraîchir en Russie.» Trois jours après, M. de Canouville avait quitté Paris.
CHAPITRE VI.
Bienveillance du czar envers les acteurs français.—Parties fines.—Camaraderie du roi de Westphalie et du grand-duc Constantin.—Farces d'écoliers.—Singulière commande du prince Constantin.—Les souvenirs au théâtre d'Erfurt.—Surdité du czar, attention de l'empereur.—Cinna, Œdipe.—Allusion saisie par le czar.—Alarme nocturne.—Terreur de Constant.—Cauchemar de Napoléon.—Un ours mangeant le cœur de l'empereur.—Singulière coïncidence.—Partie de chasse.—Suite des deux empereurs.—Massacre de gibier.—Début du czar à la chasse.—Bal ouvert par le czar.—Étonnement des seigneurs moscovites.—Déjeuner sur le mont Napoléon.—Visite du champ de bataille d'Iéna.—Habitans d'Iéna et propriétaires indemnisés par l'empereur.—Don de 100,000 écus fait par l'empereur aux victimes de la bataille d'Iéna.—Leçon de stratégie donnée par Napoléon à ses alliés.—Représentation du maréchal Berthier.—Réponse de l'empereur.—Conversation entre l'empereur et les souverains alliés.—Érudition de l'empereur.—Décorations et présens distribués par les deux empereurs.—Fin de l'entrevue d'Erfurt.—Séparation.
L'empereur Alexandre ne cessait de témoigner aux acteurs sa satisfaction par des cadeaux et des complimens, et quant aux actrices, j'ai dit plus haut jusqu'où il serait allé avec l'une d'elles, si l'empereur Napoléon ne l'en eût détourné. Le grand-duc Constantin faisait tous les jours avec le prince Murat, et d'autres personnages distingués, des parties de plaisir où rien n'était épargné, et dont quelques-unes de ces dames faisaient les honneurs. Aussi que de fourrures et de diamans elles rapportèrent d'Erfurt! Les deux empereurs n'ignoraient pas ce qui se passait, et ils s'en amusaient beaucoup. C'était le sujet favori des conversations du lever. C'était principalement le roi Jérôme que le grand-duc Constantin avait pris en affection. De son côté le roi poussait sa familiarité avec le grand-duc jusqu'à le tutoyer, et voulait qu'il en fît autant. «Est-ce, lui dit-il un jour, parce que je suis roi que tu parais craindre de me tutoyer? Allons donc, entre camarades faut-il se gêner?» Ils faisaient ensemble de vraies farces d'écoliers, jusqu'à courir les rues la nuit en sonnant et frappant à toutes les portes, enchantés quand ils avaient fait lever quelques honnêtes bourgeois. Au moment du départ de l'empereur, le roi Jérôme dit au grand-duc: «Voyons, dis-moi ce que tu veux que je t'envoie de Paris?—Ma foi, rien, reprit le grand-duc; ton frère m'a fait présent d'une magnifique épée: je suis content, et ne désire rien de plus.—Mais encore une fois, je veux t'envoyer quelque chose; dis-moi ce qui te ferait plaisir.—Eh bien, envoie-moi six demoiselles du Palais-Royal».
Le spectacle à Erfurt devait commencer à sept heures; mais les deux empereurs, qui y venaient toujours ensemble, n'arrivaient jamais avant sept heures et demie. À leur entrée, tout le parterre de rois se levait pour leur faire honneur, et la première pièce commençait aussitôt.