À la représentation de Cinna, l'empereur crut remarquer que le czar, placé à côté de lui, dans une loge située en face de la scène, au premier rang, n'entendait pas très-bien, à cause de la faiblesse de son ouïe. En conséquence, il donna des ordres à M. le comte de Rémusat, premier chambellan, pour qu'une estrade fut élevée sur l'emplacement de l'orchestre. On y plaça deux fauteuils pour Alexandre et Napoléon; à droite et à gauche, des chaises garnies pour le roi de Saxe et les autres souverains de la confédération. Les princesses allèrent occuper la loge abandonnée par leurs majestés. Par ces dispositions, les deux empereurs se trouvaient tellement en évidence, qu'il leur était impossible de faire un mouvement qui ne fût point aperçu de tout le monde. Le 3 octobre, on donna Œdipe; tous les souverains, comme disait l'empereur, assistaient à cette représentation. Au moment où l'acteur prononça ce vers de la première scène:
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux;
le czar se leva et tendit la main avec grâce à l'empereur. Aussitôt des applaudissemens que la présence des souverains ne put contenir s'élevèrent de tous les points de la salle.
Le soir de ce même jour, je couchai l'empereur comme à l'ordinaire. Toutes les portes qui donnaient dans sa chambre à coucher étaient soigneusement fermées, ainsi que les volets et les croisées. On ne pouvait donc entrer chez Sa Majesté que par le salon où je couchais avec Roustan. Un factionnaire était placé au bas de l'escalier. Toutes les nuits je m'endormais fort tranquille, sûr qu'il était impossible qu'on arrivât jusqu'à Napoléon sans me réveiller. Cette nuit-là, vers deux heures du matin, comme j'étais le plus profondément endormi, un bruit étrange me réveilla en sursaut. Je me frottai les yeux, j'écoutai avec la plus grande attention, et n'entendant absolument rien, je pris ce bruit pour l'effet d'un rêve, et je me disposais à me rendormir, quand mon oreille fut frappée de cris sourds et plaintifs, semblables à ceux que pourrait pousser un homme que l'on étrangle. À deux reprises je les entendis. J'étais sur mon séant, immobile, les cheveux dressés, et les membres inondés d'une sueur froide. Tout à coup je crois qu'on assassine l'empereur, je me jette à bas de mon lit, j'éveille Roustan..... Les cris recommencent avec une force effrayante. Alors, j'ouvre la porte avec toutes les précautions que mon trouble me permettait de prendre, et j'entre dans la chambre à coucher. J'y jette à la hâte un coup d'œil, et j'acquiers la preuve que personne n'était entré. En avançant vers le lit, j'aperçois Sa Majesté étendue en travers, dans une posture convulsive, ses draps et sa couverture jetés loin d'elle, et toute sa personne dans un état effrayant de crispation nerveuse. Sa bouche ouverte laissait échapper des sons inarticulés, sa poitrine paraissait fortement oppressée, et elle avait une de ses mains appuyée, toute fermée, sur le creux de l'estomac. J'eus peur en la regardant. Je l'appelle, elle ne répond pas; je l'appelle encore une fois, deux fois... même, silence. Enfin, je pris le parti de la pousser doucement. À cette secousse, l'empereur s'éveilla en poussant un grand cri, et en disant: «Qu'est-ce? qu'est-ce?» Puis il se mit sur son séant, en ouvrant de grands yeux. Je me dépêchai de lui dire que, le voyant tourmenté par un cauchemar horrible, je m'étais permis de le réveiller. «Et vous avez bien fait, mon cher Constant, interrompit Sa Majesté. Ah! mon ami, quel rêve affreux! un ours m'ouvrait la poitrine et me dévorait le cœur!» Là-dessus l'empereur se leva, et, pendant que je raccommodais son lit, il se promena dans la chambre. Il fut obligé de changer de chemise, car la sienne était toute trempée de sueur. Enfin il se recoucha.
Le lendemain, à son réveil, il m'apprit qu'il avait eu toutes les peines du monde à se rendormir, tant était vive et terrible l'impression qu'il avait éprouvée. Le souvenir de ce rêve le poursuivit très-long-temps. Il en parlait très-souvent, et chaque fois il cherchait à en tirer des inductions différentes, à faire des rapprochemens de circonstances. Quant à moi, je l'avoue, j'ai été frappé de la coïncidence du compliment d'Alexandre au spectacle et de ce cauchemar épouvantable, d'autant plus qu'il s'en fallait de beaucoup que l'empereur fût sujet à des incommodités nocturnes de ce genre. J'ignore si Sa Majesté a raconté son rêve à l'empereur de Russie.
Le 6 octobre, leurs majestés se rendirent à une partie de chasse que le grand-duc de Weimar leur avait préparée dans la forêt d'Ettersbourg. L'empereur partit d'Erfurt à midi, avec l'empereur de Russie, dans le même carrosse. Ils arrivèrent à une heure dans la forêt, et trouvèrent pour les recevoir un pavillon de chasse qui avait été construit exprès, et décoré avec beaucoup de soin. Ce pavillon était divisé en trois pièces séparées entre elles par des colonnes à jour. Celle du milieu, plus élevée que les autres, formait un joli salon, disposé et meublé pour les deux empereurs. Autour du pavillon étaient placés de nombreux orchestres qui jouaient des fanfares auxquelles se mêlaient les acclamations d'une foule immense attirée par le désir de voir l'empereur.
Les deux souverains furent reçus à leur descente de voiture par le grand-duc de Weimar et son fils, le prince héréditaire Charles-Frédéric. Le roi de Bavière, le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le prince Guillaume de Prusse, les princes de Mecklembourg, le prince primat et le duc d'Oldembourg les attendaient à l'entrée du salon.
L'empereur avait à sa suite le prince de Neufchâtel, le prince de Bénévent; le grand-maréchal du palais, duc de Frioul; le général Caulaincourt, duc de Vicence; le duc de Rovigo; le général Lauriston, aide-de-camp de Sa Majesté; le général Nansouty, premier écuyer; le chambellan Eugène de Montesquiou; le comte de Beausset, préfet du palais, et M. Cavaletti.
L'empereur de Russie avait avec lui le grand-duc Constantin, le comte de Tolstoï, grand-maréchal, et le comte Oggeroski, aide-de-camp de Sa Majesté.
La chasse dura près de deux heures, pendant lesquelles environ soixante cerfs et chevreuils furent tués. L'espace que ces pauvres animaux avaient à parcourir était fermé par des toiles, de sorte que les monarques pouvaient les tirer à plaisir, sans se déranger, assis aux croisées du pavillon. Je n'ai jamais rien trouvé en ma vie de plus absurde que ces sortes de chasses qui donnent pourtant à ceux qui les font la réputation de tireurs habiles. La grande adresse, en effet, que de tuer un animal que des piqueurs vont, pour ainsi dire, prendre par les oreilles, pour le placer en face du coup de fusil!