L'empereur de Russie avait la vue très-faible, et cette infirmité l'avait toujours détourné d'un amusement qu'il aurait aimé peut-être sans cela. Ce jour-là, pourtant, il eut envie d'essayer; il en témoigna le désir, et tout aussitôt le duc de Montebello lui présenta un fusil. M. de Beauterne eut l'honneur de donner à l'empereur une première leçon; un cerf fut poussé de manière à passer à huit pas environ d'Alexandre, qui le jeta à bas du premier coup.

Après la chasse, leurs majestés se rendirent au palais de Weimar; la duchesse régnante les reçut à la descente de leur voiture, suivie de toute sa cour. L'empereur salua affectueusement la duchesse, se souvenant de l'avoir vue deux ans auparavant dans une circonstance bien différente, et dont j'ai parlé dans son temps. Le duc de Weimar avait fait demander au grand-maréchal, duc de Frioul, des cuisiniers français, pour préparer le dîner de l'empereur; mais Sa Majesté préféra manger à l'allemande.

Leurs majestés admirent à dîner avec elles le duc et la duchesse de Weimar, la reine de Westphalie, le roi de Wurtemberg, le roi de Saxe, le grand-duc Constantin, le prince Guillaume de Prusse, le prince primat, le prince de Neufchâtel, le prince de Talleyrand, le duc d'Oldembourg, le prince héréditaire de Weimar et le prince de Mecklembourg-Schwerin.

Après le dîner, il y eut spectacle et bal, spectacle au théâtre de la ville, où les comédiens ordinaires de Sa Majesté jouèrent la Mort de César; et bal au palais ducal. Ce fut l'empereur Alexandre qui l'ouvrit avec la reine de Westphalie, au grand étonnement de tout le monde; car on savait que ce monarque n'avait jamais dansé depuis son avénement au trône, réserve que les vieillards de la cour de Russie trouvaient fort louable, pensant qu'un souverain est trop haut placé pour partager les goûts, et se plaire dans les amusemens du commun des hommes. Au reste, il n'y avait pas au bal du duc de Weimar de quoi les scandaliser: on n'y dansait pas, mais on se promenait deux à deux, tandis que l'orchestre jouait des marches.

Le lendemain matin, leurs majestés montèrent en voiture pour se rendre sur le mont Napoléon, près d'Iéna. Un déjeuner splendide les attendait sous une tente que le duc de Weimar avait fait dresser sur le lieu même où se trouvait le bivouac de l'empereur, le jour de la bataille d'Iéna. Après déjeuner, les deux empereurs montèrent à un pavillon en charpente qu'on avait construit sur le mont Napoléon. Ce pavillon était fort grand; on l'avait décoré des plans de la bataille. Une députation de la ville et de l'université d'Iéna s'y rendit, et fut reçue par leurs majestés. L'empereur entra, avec les députés, dans de grands détails relativement à leur ville, à ses ressources, aux mœurs et au caractère de ses habitans; il les interrogea sur la valeur approximative des dommages qu'avait pu causer aux gens d'Iéna l'hôpital militaire qui était demeuré si long-temps en permanence au milieu d'eux; il voulut savoir les noms de ceux qui avaient le plus souffert de l'incendie et de la guerre, et donna ordre que des gratifications leur fussent distribuées. Les petits propriétaires devaient être entièrement indemnisés. Sa Majesté s'informa avec intérêt de l'état du culte catholique, et promit de doter à perpétuité le presbytère. Elle accorda trois cent mille francs pour les premiers besoins, et promit de donner plus encore.

Après avoir visité à cheval les positions que les deux armées avaient tenues la veille et le jour de la bataille d'Iéna, ainsi que la plaine d'Aspolda, dans laquelle le duc avait fait préparer une chasse au tir, les deux empereurs retournèrent à Erfurt, où ils arrivèrent à cinq heures du soir, presque en même temps que le grand-duc héréditaire de Bade, et la princesse Stéphanie.

Pendant toute la durée de l'excursion des souverains sur le champ de bataille, l'empereur avait donné avec une complaisance extrême au jeune czar, des explications, que celui-ci, de son côté, écoutait avec une extrême curiosité. Sa Majesté semblait prendre plaisir à développer devant son auguste allié, et en présence des souverains dont les deux empereurs étaient entourés, d'abord le plan qu'il avait combiné et suivi à Iéna, ensuite les divers plans de ses autres campagnes, les manœuvres qu'il jugeait les meilleures, sa tactique habituelle, et enfin ses idées sur l'art de la guerre. L'empereur fit ainsi tout seul, durant quelques heures, les frais de la conversation, et son auditoire de rois lui prêtait autant d'attention que des écoliers avides de s'instruire en montrent aux leçons de leur maître.

Lorsque Sa Majesté rentra dans son appartement, j'entendis le maréchal Berthier qui lui disait: «Sire, ne craignez-vous pas que les souverains ne profitent un jour contre vous de tout ce que vous venez de leur apprendre? Votre Majesté semblait tout à l'heure avoir oublié ce qu'elle nous dit quelquefois, qu'il faut agir avec nos alliés comme s'ils devaient plus tard devenir nos ennemis.—Berthier, répondit l'empereur en souriant, voilà de votre part une observation courageuse, et je vous en remercie; je crois, Dieu me pardonne! que je vous ai fait l'effet d'un étourdi. Vous pensez donc,» poursuivit Sa Majesté en saisissant fortement une des oreilles du prince de Neufchâtel, «que j'ai fait la sottise de leur donner des verges pour qu'ils reviennent nous en fouetter? Soyez tranquille, je ne leur dis pas tout.»

La table de l'empereur à Erfurt était de forme semi-elliptique. Sur le haut bout, et par conséquent à la partie arrondie de cette table se plaçaient leurs majestés; à droite et à gauche, les souverains de la confédération selon leur rang. Le côté qui faisait face au couvert de leurs majestés était toujours vide. Là, se tenait debout le préfet du palais, M. de Beausset, qui raconte dans ses mémoires qu'un jour il entendit la conversation suivante:

«Ce jour (le 7 octobre), il fut question de la bulle d'Or, qui, jusqu'à l'établissement de la confédération du Rhin, avait servi de constitution et de règlement pour l'élection des empereurs, le nombre et la qualité des électeurs, etc. Le prince primat entra dans quelques détails sur cette bulle d'Or, qu'il disait avoir été faite en 1409. L'empereur Napoléon lui fit observer que la date qu'il assignait à la bulle d'Or n'était pas exacte, et qu'elle fut proclamée en 1336, sous le règne de l'empereur Charles IV. «C'est vrai, Sire, répondit le prince primat, je me trompais; mais comment se fait-il que Votre Majesté sache si bien ces choses-là?—Quand j'étais simple lieutenant en second d'artillerie, dit Napoléon....» À ce début, il y eut, de la part des augustes convives, un mouvement d'intérêt très-marqué. Il reprit en souriant.... «Quand j'avais l'honneur d'être simple lieutenant en second d'artillerie, je restai trois années en garnison à Valence. J'aimais peu le monde, et vivais très-retiré. Un heureux hasard m'avait logé près d'un libraire instruit et des plus complaisans.... J'ai lu et relu sa bibliothèque pendant ces trois années de garnison, et n'ai rien oublié, même des matières qui n'avaient aucun rapport avec mon état. La nature d'ailleurs m'a doué de la mémoire des chiffres; il m'arrive très-souvent, avec mes ministres, de leur citer le détail et l'ensemble numérique de leurs comptes les plus anciens.»