Quelques jours avant son départ d'Erfurt, l'empereur donna la croix de la Légion-d'Honneur à M. de Bigi, commandant d'armes de la place, à M. Vegel, bourguemestre d'Iéna; à MM. Wieland et Goëthe; à M. Starlk, médecin-major à Iéna. Il donna au général comte de Tolstoï, ambassadeur de Russie, rappelé de ce poste par son souverain, pour être employé dans l'armée, la grande décoration de la Légion-d'Honneur, à M. le doyen Meimung, qui deux fois avait dit la messe au palais, une bague de brillans avec le chiffre N couronné, et cent napoléons pour les deux prêtres qui l'avaient assisté; enfin au grand-maréchal du palais, comte de Tolstoï, les belles tapisseries des Gobebelins, les tapis de la Savonnerie et les porcelaines de Sèvres, que l'on avait fait venir de Paris pour meubler le palais d'Erfurt. Les ministres, grands officiers et officiers de la suite d'Alexandre, reçurent de Sa Majesté de magnifiques présens. L'empereur Alexandre en fit de même à l'égard des personnes attachées à Sa Majesté. Il donna au duc de Vicence le grand-cordon de Saint-André, et la plaque du même ordre en diamans, aux princes de Bénévent et de Neufchâtel.

Charmé du talent des comédiens français, et principalement de Talma, l'empereur Alexandre lui fit remettre de fort beaux présens, ainsi qu'à tous ses camarades; il fit complimenter les actrices, et le directeur, M. Dazincourt, qu'il n'oublia pas dans ses largesses.

Cette entrevue d'Erfurt, si éblouissante d'illustrations, de richesse et de luxe, se termina le 14 octobre. Tous les grands personnages qu'elle avait attirés partirent du 8 au 14 octobre[67].

Le jour de son départ, l'empereur donna audience après son lever à M. le baron de Vincent, envoyé extraordinaire d'Autriche, et lui remit une lettre pour son souverain. À onze heures, l'empereur de Russie vint chez Sa Majesté, qui le reçut et le reconduisit en grande cérémonie. Bientôt après Sa Majesté se rendit au palais de Russie, accompagné de toute sa cour. Après de mutuels complimens, les deux souverains montèrent en voiture et ne se quittèrent qu'à l'endroit où ils s'étaient rencontrés à l'arrivée, sur la route de Weimar. Là, ils s'embrassèrent affectueusement et se séparèrent. Le 18 octobre à 9 heures et demie du soir, l'empereur était à Saint-Cloud, après avoir fait toute la route incognito.


CHAPITRE VII.

Retour à Saint-Cloud.—Départ pour Bayonne.—Terreurs de l'impératrice Joséphine.—Adieux.—Sachet mystérieux porté en campagne par Napoléon.—Tristesse de Constant.—Pressentiment.—Arrivée à Vittoria.—Prise de Burgos.—Bivouac des grenadiers de la vieille garde.—En marche sur Madrid.—Passage du col de Somo-Sierra.—Arrivée devant Madrid.—L'empereur chez la mère du duc de l'Infantado.—Prise de Madrid.—Respect des Espagnols pour la royauté.—Le marquis de Saint-Simon condamné à mort et grâcié par l'empereur.—Rentrée du roi de Joseph dans Madrid.—Aventure d'une belle actrice espagnole.—Horreur de Napoléon pour les parfums.—Tête-à-tête amoureux.—Migraine subite.—La jeune actrice brusquement congédiée par l'empereur.—Misère des soldats.—L'abbesse du couvent de Tordesillas.—Arrivée à Valladolid.—Assassinats commis par des moines dominicains.—Hubert, valet de chambre de l'empereur, attaqué par des moines.—Les moines forcés de comparaître devant l'empereur.—Grande colère.—Querelle faite à Constant par le grand-maréchal Duroc.—Chagrin de Constant.—Bonté et justice de l'empereur.—Réconciliation.—Bienveillance du grand-maréchal Duroc pour Constant.—Maladie de Constant à Valladolid.—La fièvre brusquée avec succès.—Retour à Paris.—Disgrâce de M. le prince de Talleyrand.


Majesté ne resta que dix jours à Saint-Cloud; sur ces dix jours elle en passa deux ou trois à Paris pour l'ouverture de la session du corps législatif, et le 29 à midi, on se mit en route une seconde fois pour Bayonne.

L'impératrice qui, à son grand chagrin, ne devait point accompagner Sa Majesté, me fit appeler le matin du départ et me renouvela avec l'accent de la plus touchante sollicitude, les recommandations qu'elle avait coutume de me faire à chaque voyage de l'empereur. Le caractère espagnol l'effrayait et lui faisait craindre pour les jours de son époux.